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lundi, 09 mai 2011

Le taulier se manifeste

Girardey.JPGPour paraître dans quelques jours, chez l’Harmattan, Jean-Marie Girardey, professeur de lettres, 1934-1971, un salut à mon maître d’autrefois. 

Quarante ans après sa disparition prématurée, le portrait d'un professeur inoubliable. Un personnage que de nombreux témoignages montrent admiré ou rejeté ; des documents retrouvés ; la peinture d'un quartier ; le lycée Victor-Hugo de Marseille ; soit, en filigrane, le « roman », entièrement authentique, d'une génération.

Voici ce que dit la quatrième de couverture, en un texte honnête, qui décrit, sans exagérer, le contenu de louvrage. C'est moi qui lai rédigé : cest un exercice que je naime pas, mais au moins, le résultat nest pas outrancier.

« Jean-Marie Girardey était professeur de lettres au lycée Victor-Hugo, à Marseille. Personnage hors du commun, il est décédé accidentellement dans sa trente-septième année.

Jacques Layani, qui fut son élève en classes de première et terminale, témoigne ici, dans une écriture à la fois précise et évocatrice, de l’affection admirative qu’il n’a jamais cessé de lui vouer. En même temps qu’un portrait, voici le journal de la recherche sans fin, menée par l’auteur, pour retrouver les traces d’un homme résolument différent. Un jeu de piste, voire une enquête, dont, quelquefois, les résultats sont inattendus.

Grand joueur d’échecs, Jean-Marie Girardey exerçait dans ce domaine plusieurs responsabilités. Cet aspect est traité au travers de passionnants documents d’archives.

De nombreux souvenirs d’anciens élèves, de collègues enseignants ou de mères, apportent à cet ouvrage la richesse de regards autres. Ces multiples témoignages fondent un récit aux mille facettes, toujours rigoureusement authentique.

Enfin, quelques brefs écrits du professeur ont été regroupés dans ce volume. Entre autres, un traité de dissertation, des énoncés d’exercices et un choix d’appréciations exprimées dans un registre fort personnel.

Quarante ans après sa disparition, ces textes étonnent encore. »

lundi, 03 novembre 2008

Les curieuses réactions des critiques

Voilà encore un article curieux publié sur la Toile, à propos de mon Fleming. À première vue, il est peu favorable. À la seconde lecture, il l’est davantage. Mais ce n’est pas là ce qui m’étonne.

 

On évoque mon « ton légèrement pontifiant », mais j’ai l’habitude. C’est un des premiers reproches qu’on me fait, quel que soit le sujet. Je ne sais pas très bien pourquoi. Quand on me connaît, on comprend que ce n’est pas du tout le cas ; c’est uniquement ma façon d’être sérieux et rigoureux qui donne au lecteur cette impression.

 

On dit que je me montre « fort de [m]on statut de pionnier hexagonal ». Du diable si j’ai eu ce sentiment, en composant ce livre. Effectivement, il n’y a pas d’équivalent sur ce sujet en langue française, mais je n’avais pas l’impression de concourir pour un titre quelconque. Je ne suis le premier que par hasard.

 

On parle d’ « une énorme erreur factuelle ». Je ne comprends pas pourquoi. J’ai vérifié le passage incriminé et n’ai pas trouvé d’erreur. Ce que relève le critique, je l’ai dit. J’admets bien volontiers l’avoir dit trop légèrement, trop succinctement, mais je ne vois toujours pas où est l’erreur factuelle.

 

On assure que j’ai « un intérêt limité pour les prolongements de l’œuvre littéraire de Fleming » : c’est exact et comme mon sujet était ailleurs, je ne vois pas pourquoi j’aurais poursuivi dans cette voie. Ce n’est pas la première fois qu’on m’oppose ce raisonnement curieux, qui consiste à contester non pas la façon dont j’ai pu traiter mon sujet, ce qui serait légitime, mais le sujet lui-même. En résumé, cela donne : « Vous avez traité tel sujet, soit. Mais pourquoi n’avez-vous pas plutôt traité tel autre ? » Eh, c’est parce que tel autre n’était pas à l’ordre du jour. Les éditeurs me font très souvent ce coup-là : je n’oublierai jamais cette fois où, proposant le projet de ma vie d’Albertine Sarrazin, je m’entendis demander d’écrire plutôt une biographie de Raymond Devos. Je dois à l’honnêteté de dire que l’éditeur en question accepta tout de même le livre sur Albertine et que, sept ans plus tard, c’est aussi lui qui publia celui consacré à Fleming. Il n’en demeure pas moins que cette réaction me laisse toujours sans voix.

 

Je m’attarde « complaisamment sur des questions de traduction qui pourraient être réglées en deux pages ». Ça alors ! Justement, le but de ce chapitre, intitulé « Questions de traduction », était précisément de détailler le plus possible les problèmes rencontrés par Fleming lorsqu’on a établi les premières versions françaises de ses œuvres. Je commence cet examen en disant qu’on ne peut évoquer des livres traduits comme s’ils avaient été rédigés directement en français et que, par conséquent, il importe d’y aller voir de plus près. Si je m’étais écouté, ce chapitre eût été encore plus long ! Rien à faire, un autre critique recommandait aux lecteurs de sauter ces passages. Celui-ci voudrait les réduire à deux pages. Il insiste : « Faut-il se pencher à ce point-là sur des éditions françaises des années soixante que le pékin moyen ne risque absolument pas de trouver aujourd’hui en librairie et dont le seul intérêt est l’absolue kitschitude ? » Passons sur le « pékin moyen » que je trouve bien méprisant (le critique est professeur de classes préparatoires et reste élitiste) quand il aurait pu dire « le lecteur », tout simplement. Il reste que les éditions « kitsch » et extrêmement fautives dont il est question sont toujours disponibles sur les sites de vente d’ouvrages d’occasion, où elles sont présentées comme des traductions originales et des objets de collection, très précieux. Il convenait donc de mettre en garde le lecteur, précisément.

 

« Il oublie peut-être le plus important, à savoir le statut mythique de James Bond », poursuit l’auteur de l’article. Des livres sur le mythe, il en existe de nombreux, dont le dernier vient à peine de paraître. Le mythe n’était pas mon propos, mais comment faire comprendre que je ne désire traiter que mon sujet et rien d’autre ? 

mardi, 28 octobre 2008

Sauter des pages

Aujourd’hui, et toujours sur internet, un des seuls véritables articles concernant le Fleming. C’est-à-dire un texte qui ne se contente pas de reprendre le communiqué de presse ou la quatrième de couverture. Comme chaque fois, ce qu’on me reproche, c’est ce que je suis, ce qui est moi, ce qui, dans le livre, est du Layani pur et simple. Une façon de voir les choses, de les affirmer en les étayant, de creuser des situations, d’analyser, de donner un point de vue détaillé. Voilà que, pour la première fois, le plumitif de service recommande à ses lecteurs de sauter purement et simplement certains passages au motif qu’ils seraient trop ardus – ces mêmes passages auxquels, évidemment, j’ai apporté le plus de soin, le plus de rigueur, pensant qu’ils étaient infiniment nécessaires et ne désirant qu’une chose : partager ce que je savais ou découvrais au fur et à mesure de mon travail. Bien sûr, tout cela n’a aucune importance.

lundi, 13 octobre 2008

Des lettres inédites

380.jpgJe signale la parution du livre collectif Amoureuse et rebelle aux éditions Textuel. Ce sont des lettres inédites d’Artletty, Édith Piaf et Albertine Sarrazin, présentées par des personnes considérées comme spécialistes, y compris, en ce qui concerne Albertine, l’immonde taulier.

 

C’est un beau volume de grand format, sur papier fort et teinté, en quadrichromie, avec jaquette et signet. Il ne coûte que cinquante euros. J’ai été agacé, en le regardant en détail, de constater qu’un certain nombre d’erreurs de transcription demeurent. Pourtant, l’écriture d’Albertine est parfaitement lisible.

 

J’ai été amené à participer à cette réalisation par un message reçu cet été, dans lequel on me demandait de remplacer Jean-Jacques Pauvert au pied levé. Il avait paraît-il donné mon nom, en se retirant du projet. Naturellement, c’était urgent. Les transcriptions qui m’ont été communiquées au mois de juillet comprenaient de nombreuses erreurs, que j’avais rectifiées au lu des fac-similés des lettres originales. Je m’aperçois, hélas trop tard, que des fautes ont subsisté : non seulement des coquilles, mais – c’est plus grave – quelques mots mal lus, qui annulent partiellement le sens de certaines phrases. Il est toujours ennuyeux de prendre les choses en marche. Je pense que j’aurais pu éviter bien des bêtises en transcrivant moi-même les lettres dès le départ. C’est dommage. Mais enfin, dans l’ensemble, ce bel album vaut d’être lu.

samedi, 11 octobre 2008

L’entretien du siècle

S’il vous plaît de voir et d’entendre le taulier, plus horrible que jamais, répondre stupidement à une bête interview à propos de son livre consacré à Fleming, c’est ici. Rassurez-vous, cela ne dure que six minutes.

mercredi, 01 octobre 2008

Encore un coup du taulier

Fleming.jpg

Cet ouvrage, parfaitement inutile, sera en librairie dans quelques jours. Je vous déconseille formellement sa lecture, qui vous ferait perdre votre temps.

mercredi, 24 septembre 2008

En longue préparation

Dans le catalogue 2008 de la collection « La Pléiade », que j’ai pris chez Gibert simplement parce qu’un beau portrait de Breton figurait en couverture, j’observe que le second tome des Essais de Montherlant est toujours « en préparation ». Cela fait quelques vingt-cinq ans que je l’attends. À dire vrai, je ne l’attends plus. Tant pis.

 

Je sais bien que ces volumes sont de référence et qu’une édition comme celle-là doit être préparée longuement et scrupuleusement, d’autant qu’elle fera autorité durant des années, parfois des décennies. Tout de même, quel sens cela a-t-il de préparer une édition durant un quart de siècle ? Pour qui travaille-t-on ? Pour les enfants des lecteurs ? Pourquoi pas leurs petits enfants ? Il n’est pas de raison de s’arrêter, après tout… Certes, « la science peut attendre », comme on dit. Jusqu’à quand ? La lenteur éditoriale est-elle forcément gage de qualité ?

lundi, 08 septembre 2008

Des demandes étonnantes

Je reçois, à intervalles réguliers, par téléphone ou par courrier électronique (plus jamais par voie postale), des demandes de journalistes, d’étudiants, portant sur telle ou telle personnalité à qui j’ai pu quelque jour consacrer un travail. Le plus curieux est que cela ne prévient pas, ça arrive ainsi ; c’est la plupart du temps lié à l’actualité, quelquefois pas.

 

Cet été, j’étais, lors de la commande reçue de Textuel, plongé dans l’univers d’Albertine Sarrazin, mais attendant également des nouvelles d’Écriture à propos de Ian Fleming. Le téléphone sonne, m’apportant des questions d’une pigiste sur Léo Ferré. Aujourd’hui, je suis dans l’attente d’ultimes détails concernant le livre consacré à Fleming ; et le téléphone me présente des demandes concernant Albertine Sarrazin. Quelquefois, on m’interroge à propos de Maurice Pons, bien plus rarement hélas sur Vailland. D’autres fois, je suis sollicité pour des colloques, comme, récemment, celui qui sera l’an prochain consacré à Madeleine Bourdouxhe.

 

C’est curieux. Peut-être très naturel mais, pour moi, fort étonnant. Je ne me suis jamais dit spécialiste de tous ces auteurs. J’ai proposé des études les concernant, mais cela ne signifie pas nécessairement que je sois le plus à même de répondre aux demandes. S’il suffit de mettre en librairie un ouvrage pour aussitôt, des décennies durant, s’entendre poser des questions (parfois pointues), alors je serai bientôt un correspondant attitré en ce qui concerne Fleming.

 

J’aurais mauvaise grâce à dire que cela m’ennuie. Je ne suis pas mécontent de recevoir ces questionnaires. Simplement, cela me surprend beaucoup, et je n’en rajoute pas.

samedi, 14 juin 2008

La goutte de Giono

Les recueils toujours les moins intéressants sont ceux qui regroupent une correspondance familiale. Celle de Giono, par exemple, publiée sous le beau titre J’ai ce que j’ai donné, n’a presque aucun intérêt si l’on ne désire pas lire (en tout cas pas durant plus de deux-cents pages) ce que l’auteur a mangé, quand il a eu une crise de goutte ou mal aux dents, combien il a versé à la banque ou touché pour tel article. Ce n’est vraiment pas lisible, quelque amitié qu’on ait pour l’auteur, quelque goût qu’on puisse avoir pour les chroniques intimes. Les éditeurs vendent ces livres sur le nom de l’écrivain qui, on le lui reconnaît volontiers, n’avait pas rédigé ces missives dans un but de publication. Les nouvelles qu’il donne de sa santé ou du temps qu’il fait à Manosque – dans un style d’ailleurs particulièrement plat – intéressaient très certainement et très légitimement son épouse et ses filles (la quasi totalité du volume est faite de lettres à elles adressées) mais ne sauraient nous retenir aujourd’hui. On note que même le voyage qu’il effectue en Angleterre et en Écosse ne lui inspire qu’une série de banalités un peu redondantes. Giono, certainement, réservait son génie à ses livres et ne jugeait pas utile d’en faire don et grâce aux siens. Sa tendresse est souvent mièvre. Demeure donc un recueil très anecdotique qui ne vaut que par l’attachement sentimental qu’on peut avoir pour une grande plume et l’on sourit miséricordieusement de la voir se traîner dans les eaux familières d’une expression plus que commune.

jeudi, 12 juin 2008

Je ne sais pas où est Rungis

Saura-t-on jamais réellement comment naissent les livres ? Non sur le papier, au bout des chemins inquiétants, dans les pierriers du travail obstiné, mais dans la tête des auteurs ? Je dirai quelque jour en détail le cheminement qui aboutit à ma vie d’Albertine Sarrazin ou à ma vie et œuvre de Ian Fleming, entre autres. Que se passe-t-il pour que surgissent à la cinquantaine et bien au-delà des livres fondés sur des lectures faites des décennies plus tôt ? Pourquoi ces lectures donnent-elles naissance à des travaux quand d’autres ne le font pas ? Quel peut donc être le curieux fonctionnement de nos engouements pour les découvertes d’autrefois ? Pourquoi certaines réminiscences ou redécouvertes donnent-elles la clef de livres complets quand d’autres n’aboutissent qu’à des textes de quelques pages (mon Guimard, mon Vailland) ? Comment certaines joies nouvelles n’autorisent-elles qu’un commentaire réduit (mon Bourdouxhe) ou moyennement long (mon Pons) ? Je ne sais pas pourquoi certaines œuvres, elles, suscitent des travaux sans fin (mes cinq Ferré, trois parus, deux en chantier – pour ne parler que des livres parmi tout ce que je lui ai consacré). Je ne sais pas grand-chose du mystère de la création, quand je me frotte à lui pratiquement depuis toujours. Je ne saurais dire si c’est décourageant ou non puisque, le plus souvent, j’accepte sans discuter cet état de choses. Mais lorsque j’y pense réellement, cela m’intrigue. Alors, je prends quelques notes comme ici mais, bien vite, je tourne en rond. Sans doute ne saurai-je jamais rien de tout cela. Et puis, quelle dépense d’énergie que d’y réfléchir trop longtemps ! Il y a mieux à faire – par exemple, écrire des livres. Je suis né pour cela, c’est ce que je fais le moins mal et, de toute façon, cela me permet de respirer et de sortir mes pieds minables du peu héroïque mal de vivre dans lequel ils s’enfoncent en dépit de mes tentatives désespérées pour avancer. Je suis un arbre à livres, rien n’y fera jamais, je donne des fruits non traités, non calibrés, becquetés par les oiseaux, véreux parfois – mais ce sont des fruits libres. Pas des fruits collabos, prêts à sacrifier l’authenticité à l’apparence, jusqu’à paraître lustrés et peut-être en plastique.

Si je devais rédiger des ouvrages dans chacun des domaines qui m’intéressent, en admettant que j’en sois capable, il me faudrait plusieurs vies et une santé d’airain. Cela ajoute une interrogation au boisseau des précédentes. Pourquoi, dans ces conditions, ai-je été amené à composer sur tel sujet plutôt que sur tel autre ? Je suis incapable de répondre à cette question qui n’est cependant pas sans importance. Est-ce parce que, dans sa prudence, l’inconscient fait le tri et, connaissant la brièveté de tout, impose les recherches les plus immédiatement nécessaires, les plus authentiquement proches, reliées à notre essence même ? Je l’ignore mais il doit y avoir de cela, cependant. Pourtant, en posant ainsi le problème, j’écarte d’emblée la solution la plus simple, celle qui consiste à dire qu’on met en chantier ce que nous imposent les circonstances : si telle recherche indispensable à un travail m’est à un moment donné impossible, je n’effectuerai pas cette besogne ou bien, je modifierai le projet, le redessinerai, en ferai quelque chose d’autre afin de contourner l’obstacle. Je crois néanmoins que les réponses simples le sont trop. Les circonstances, si elles font le dessin du présent, n’exécutent en revanche aucun dessein. Elles n’ont d’importance que factuelle et, oserai-je l’écrire, circonstancielle. Plus sérieusement, il doit y avoir un faisceau de causes « faisant que », comme il est certainement une raison pour que je cherche ici ces réponses impossibles quand approche minuit et qu’il est, là aussi, autre chose à faire.

À tout cela s’ajoute cette interrogation : qu’aurais-je donné à lire si j’avais pu disposer de ma vie complète, sans avoir à la gagner (ce qui, comme chacun sait, aboutit à la perdre) ? Aurais-je fait davantage de livres ? N’en aurais-je écrit que peu, mais bien plus forts ? Je ne le saurai jamais. Serais-je allé plus vite pour les mener à bien ? Auraient-ils été publiés plus tôt ? Il ne convient pas de remuer le destin a posteriori ; mieux vaut le laisser dormir, même s’il parle en dormant et par là nous dérange. À dix-sept ans, à vingt-et-un ans, j’écrivais beaucoup et très vite, vraiment très vite : tout était mauvais, exécrable quelquefois. Cette étape était sans doute indispensable, mais je ne sais pas plus aujourd’hui le pourquoi du travail d’écriture, la raison du « déclic », la manœuvre de quel interrupteur pour allumer quelle lampe. Il est curieux de devoir admettre que notre action est étayée par l’ignorance. Dans n’importe quel domaine de l’activité des hommes, on s’appuie, pour agir, sur la connaissance, l’étude. S’agissant du travail littéraire, on avance à l’aveugle, pétri d’une certitude unique, celle de ne pas comprendre grand-chose à ce qui nous meut. Quelle autre machine fonctionnerait sans qu’on connaisse sa source d’énergie, sans qu’on sache comment l’approvisionner en un carburant quelconque ? Le pire est que cet exercice de funambule a su aboutir à quelques chefs-d’œuvre qui réjouiront l’humanité dans de nombreux siècles encore.

Je vends aux autres ce que je mange moi-même, ce dont quotidiennement je me nourris. Je ne garde pas pour moi, dans ma cave, mon meilleur vin. Je ne fais pas de livres des halles mais des ouvrages de petit producteur. Je ne sais pas où est Rungis.

lundi, 05 mai 2008

Vingt ans passent vite

Chez Corti où j’étais allé acheter les deux livres de Gracq que je ne possédais pas encore, je risquai une question sur les inédits que tous les auteurs possèdent inévitablement. Pouvait-on espérer une publication ? Son éditrice me répondit très aimablement que Gracq avait, par testament, rigoureusement interdit toute publication de ses inédits jusqu’à vingt ans après son décès – et que, par conséquent, il me faudrait revenir en 2027. Elle m’encouragea en m’assurant, avec un beau et amical sourire, que vingt ans passaient vite. Plus sérieusement, il se trouve que Gracq avait voulu empêcher toute exploitation éditoriale de son œuvre dans un but commercial, sachant combien, de nos jours, la mort augmente considérablement la valeur marchande. Vingt ans, avait-il pensé, sauraient faire le tri et laisser voir si persistait un intérêt pour son œuvre.

Je hasardai une autre interrogation : existait-il une correspondance ? On m’assura que non, qu’il n’était pas homme à cela, qu’on ne pourrait vraisemblablement trouver que de brèves missives à l’image de celles qu’il envoyait à ses éditeurs, lettres qui n’avaient d’autre intérêt que de régler une question pratique immédiate.

jeudi, 14 février 2008

Encore

L’horrible taulier doit encore avouer une de ses turpitudes. Le quinzième tome de ses œuvres complètes paraîtra aux éditions Rhubarbe. Il s’agira d’un recueil de nouvelles, Des journées insolites. Mais vous avez le temps de vous remettre de vos émotions. Cette publication ne se fera qu’en 2010.

vendredi, 08 février 2008

Avis aux promeneurs

fbcea68d2d27ee1041ed4299e074bda4.jpgIl se confirme qu’un colloque consacré à l’œuvre de la romancière belge Madeleine Bourdouxhe se tiendra à Paris, en mars 2009, au Centre culturel Wallonie-Bruxelles. C’est dans plus d’un an, on en reparlera certainement ici. Le fichu taulier, qui n’en rate décidément pas une, devrait, en principe, y participer, comme cela lui a été demandé.

mercredi, 05 septembre 2007

Simenon et moi

Je n’aime pas Simenon. J’ai beau faire, j’ai beau essayer, je n’aime pas Simenon.

 

J’ai lu des romans, des Maigret et des non-Maigret. J’ai tenté de lire sa biographie, je dis : tenté seulement parce que la grâce légendaire d’Assouline eut vite fait de me dégoûter de ce qui, au préalable, ne m’emballait guère, de toute façon. J’ai lu les souvenirs, charabia compris, de son ancienne épouse Tigy. J’ai lu le bel album qui lui a été consacré dans la collection « Passion ». J’ai lu la correspondance qu’il échangea avec Gide : heureusement, il y avait Gide.

 

Cependant, mon honnêteté légendaire m’oblige à dire que les films inspirés de son œuvre, en général, m’ont séduit ; que le bonhomme Simenon m’avait paru intéressant et humain lorsqu’un DVD coédité par Gallimard et l’INA apporta chez moi son image et sa voix, dans un Apostrophes à lui consacré, autrefois, par Pivot. Il me parut même plutôt sympathique.

 

Cet été, j’ai donc fait une nouvelle tentative : Maigret chez le ministre, roman datant de 1954, rédigé dans le Connecticut, acheté trois euros au marché aux livres de la rue Brancion par Martine avant le départ, dans une réédition de 1974. J’y ai trouvé des anglicismes, du charabia, des fautes de langue et des ficelles honteusement tirées. À propos de tirer, on tirait aussi à la ligne. Astuce habituelle, qui me fait enrager : on fait avancer l’action à coups de dialogue. Ça évite d’écrire… Et ça dure des pages et des pages. Double astuce, le dialogue rapportant un dialogue antérieur. Et vas-y que je te pousse : par des jeux de tirets et de guillemets, on remplit ainsi des pages d’où toute rédaction est absente.

vendredi, 20 avril 2007

Un visage de la critique vaillandienne

Les Cahiers Roger-Vailland viennent de publier une recension des articles de presse écrits lors de la parution des romans de Vailland. Il s’agit d’un premier tome, l’autre étant malheureusement reporté à 2008 au moins, on se demande bien pourquoi. L’intérêt d’un tel travail était précisément, en premier lieu, de tenir en un seul volume. Surtout, on s’est encore et toujours limité aux romans, soit neuf (magnifiques) livres sur une bibliographie de plusieurs dizaines de titres, recouvrant à peu près tous les genres habituellement reconnus. Ces deux erreurs sont fondamentales, à mon avis.

Ce qui est à relever, dans ce panorama de la réception des œuvres (romanesques) de Vailland, c’est que, presque systématiquement, et peut-être même systématiquement, les auteurs commencent par raconter l’histoire. On observe qu’il s’agit de billets beaucoup plus longs que ceux qu’on peut lire aujourd’hui. Une critique littéraire, entre 1945 et 1955 puisque ces dates bornent ce tome premier, compte environ trois fois plus de texte qu’aujourd’hui. Elle procède ainsi : introduction sur un ton personnel, souvent ironique ou distancié, exposé de l’intrigue, considérations sur l’engagement politique et social de l’écrivain, défauts et qualités, regrets, souhaits, conclusion sur un ton personnel, souvent ironique ou distancié, le plus souvent soit admiratif, soit admiratif en dépit de. Incroyablement, le schéma est grosso modo le même d’un article à l’autre, au fil de onze années de recensions portant, toujours en ce qui concerne le tome un, sur six livres. Pourtant, les textes sont donnés in extenso (c’était bien la moindre des choses) et les regards souvent très différents. Les auteurs sont Maurice Nadeau, Claude Roy, Marcel Arland, René Lalou, Louis Parrot, Émile Henriot, Claude-Edmonde Magny, Thierry Maulnier, Pierre Courtade, Eugène Ionesco, Roger Stéphane, Luc Decaunes, Roger Nimier, Jean Duvignaud, Louis-Martin Chauffier, Robert Kanters, André Wurmser, Kléber Haedens, François Nourrissier, Claude Mauriac, Jean Blanzat, Antoine Blondin, Henri Lefebvre et quelques autres, soit le gratin de la critique du moment. Eh bien, dans l’ensemble, les méthodes, l’exposé, sont les mêmes, au moins sur le plan technique. Comme s’il était fatal que des époques entraînent des modes de pensée, des comportements induits. Alors que le découpage de ce Cahier Vailland est parfaitement arbitraire et, à mon avis, sot au possible. Déjà, isoler la réception des romans de celle des autres livres est un non-sens. Ensuite, considérer que Vailland, publiant Drôle de jeu en 1945 et mourant en 1965, a une vie littéraire de vingt années (alors que les parutions posthumes continuent aujourd’hui), c’est idiot. Décider de couper purement et simplement en deux cette période de vingt années, c’est consternant. Effectuer cette coupure systématique juste avant La Loi, c’est-à-dire le Goncourt pour 1957, c’est-à-dire avant le désintéressement (trop affirmé pour être réel) de l’écrivain, c’est condamnable. Réduire la recension des dix dernières années aux trois romans qui demeurent les plus mal compris (La Loi, La Fête et La Truite) et renvoyer à l’année prochaine cette parution complémentaire, c’est suicidaire.

En dépit de cela (et c’est beaucoup), on observe donc des constantes, comme je l’ai dit, dans l’attitude critique. C’est encore ce qui m’étonne le plus dans ce relevé interrompu. Ces articles ne disent pas que des sottises, certes non, même quand ils sont peu favorables aux ouvrages retenus. Mais ils le disent tous sur la même lancée, dans un schéma presque scolaire, quelque chose d’obligatoire, de convenu. On s’étonne rétrospectivement. On se demande si, vraiment, l’audace d’une critique peut-être pas plus intelligente mais simplement différente, était impossible. Et cela nous rappelle, si nous l’avions oublié, combien la société d’avant 1968 était calibrée, corsetée, définie, arrêtée, établie et, pensait-on, définitive parce qu’incontestable.

On terminera sur une constatation : autrefois comme aujourd’hui, Maurice Nadeau écrivait comme un pied.

mardi, 06 février 2007

Persiste et signe

medium_Chateau_couverture.jpgL’horrible taulier prie les patients promeneurs de la rue Franklin de bien vouloir l’excuser d’annoncer la parution du treizième tome de ses inénarrables œuvres complètes, un ensemble de nouvelles intitulé Le Château d’utopie, aux éditions D’un noir si bleu. Il ne peut même pas promettre qu’il ne le fera plus.

jeudi, 25 janvier 2007

Verlaine complet

Je lis depuis plusieurs semaines les œuvres poétiques complètes de Verlaine publiées dans la collection « Bouquins ». Depuis les recueils découverts à l’adolescence, je n’avais pas lu Verlaine, pardon : je n’avais pas lu d’autre livre que ceux dont il est convenu de dire qu’ils sont les « grands », c’est-à-dire les plus célèbres : Poèmes saturniens, Fêtes galantes, Jadis et naguère, Parallèlement, La Bonne chanson, Romances sans paroles, Chansons pour elle, Sagesse. J’avais lu ses textes en prose, sa correspondance (j’attends toujours le deuxième volume, d’ailleurs), des études et des biographies, mais pas ses autres poésies.

medium_resize.jpgDans ce tome, toute la poésie de Verlaine. Les « grands » livres ci-dessus et puis tous les autres, ceux qu’on ne lit jamais et qui témoignent d’une volonté absolue, de la part du poète, de construire une œuvre cohérente, bâtie, solide, avec des effets de « rappel » d’un livre à l’autre, des espèces de dyptiques, de grands pans complets presque thématiques. Alors, certes, les autres ouvrages sont vraiment moins bons. Mais à quoi cela tient-il ? Je me le demande. Verlaine serait-il tout à coup moins poète ? Cela ne veut pas dire grand-chose, d’autant que, jusqu’au bout, son art du poème est en éveil et en recherche constante de formes originales, de musique évidemment. Pas de redites, tout est neuf, chaque fois. Le travail du vers et la maîtrise absolue de la technique – pardon, des techniques – l’invention verbale et prosodique, tout y est. Et pourtant, ce ne sont pas d’aussi grands livres que les premiers. C’est très curieux. Cela dit, le plus mauvais Verlaine est de loin supérieur au meilleur d’autres.

Et puis, une exception, le recueil Amour avec, notamment, le bouleversant cycle de Lucien Létinois, recueil qui n’est pas loin de pouvoir venir s’agréger aux plus prestigieux.

dimanche, 14 janvier 2007

« Je m’appelle Werner von Ebrennac »

medium_Untitled-1.6.jpgUne fois de plus, nous avons regardé Le Silence de la mer, le premier film de Melville, d’après Vercors, sorti en 1949. Cette œuvre de Vercors, j’en ai lu le texte, je l’ai vue au cinéma et en DVD plusieurs fois, j’ai assisté à une adaptation théâtrale, il y a quelques années. Chaque fois, je reste sans voix devant les qualités de ce texte. Une langue impeccable, bien entendu, au rythme parfaitement adapté au sujet. Dieu sait combien il est difficile, même lorsqu’on pense connaître un brin la langue et qu’on se targue de la manier, de trouver cependant le registre idoine. Mais il n’y a pas que cela. Il y a évidemment l’idée formidable – pour un auteur, c’est séduisant au possible, en dépit de la gravité du thème – du silence que l’oncle et la nièce opposent à Werner von Ebrennac. La résistance par le silence, le mutisme, quelle trouvaille passionnante. Il y a l’humanité profonde dont est pétri ce roman (bien plutôt une longue nouvelle), l’humanisme utopique de l’officier qui finira par se « suicider » en demandant à être muté sur le front de l’Est lorsqu’il aura compris les buts réels poursuivis par la barbarie nazie, lui qui, cultivé, amoureux de la France, avait cru aux lendemains qui chantent, avait imaginé que le soleil se lèverait sur l’Europe. Il y a l’évolution lente – mais peinte d’une main sûre – des sentiments de l’oncle et de la nièce, l’amour qui naît dans son cœur de jeune femme… Enfin, il y a mille choses qu’un écrivain ne peut pas ne pas admirer en rêvant forcément de faire un jour un livre de ce niveau, de cette élégance et de cet espoir meurtri. Un livre utile – et je ne répèterai jamais assez que l’écrivain est utile ou n’est pas. Et puis, il y a ce film de Melville, son tout-premier long-métrage, déjà parfait, déjà épuré, déjà melvillien en diable.

mercredi, 06 décembre 2006

Tout est relatif

L’ami Pierre Bosc a cru bon de parler à deux reprises, sur son blog comme sur son site, de mes petites bêtises théâtrales. Ses articles pleins de louanges me rendent confus mais je sais qu’il exagère toujours. Ce qui m’amuse, et c’est la raison de cette note, c’est qu’à l’instar de tous mes autres ouvrages, celui-ci a été refusé cent fois avant de paraître en un tirage confidentiel chez un éditeur qu’on ne trouve pas en librairie. Manon a été écrit en 2002, Guillemine en 2004 et, depuis, j’ai essuyé tant de refus que les compliments de Pierre me font sourire. Si c’était aussi génial, les éditeurs s’en seraient rendu compte plus tôt.

lundi, 20 novembre 2006

Information

Un éditeur, D’un noir si bleu, vient d’accepter de publier mon treizième livre, quelques petites nouvelles de rien du tout. Le recueil est intitulé Le temps d’être un autre, mais cela doit changer. Parution début mars, en principe. Bah, la terre continuera à tourner.

Site Roger Vailland

Je signale l’ouverture du site Roger Vailland, écrivain français, sous l’égide des Amis de Roger Vailland.

samedi, 04 novembre 2006

Le maître parle

Être connu n’est pas ma principale affaire. Cela ne satisfait entièrement que les très médiocres vanités. D’ailleurs, sur ce chapitre même, sait-on jamais à quoi s’en tenir ? La célébrité la plus complète ne vous assouvit point et l’on meurt presque toujours dans l’incertitude de son propre nom, à moins d’être un sot. Donc l’illustration ne vous classe pas plus à vos propres yeux que l’obscurité. Je vise à mieux, à me plaire.

Lettre de Flaubert à Maxime du Camp, 26 juin 1852.

jeudi, 02 novembre 2006

Le gallinacé tout nu

J’ai découvert, en voyageant de lien en lien, un blog nouveau, plaisamment intitulé Le Coq à poil, animé depuis le 5 octobre dernier par Hubert Antoine. Il s’agit de textes très brefs, pas mal tournés à première vue. Je ne sais pas si cela ne sera pas lassant, à la longue. On verra. Pour le moment, ce n’est pas désagréable et surtout, ce n’est ni ostentatoire ni prétentieux.

mercredi, 01 novembre 2006

Sur Barthes

Les Derniers jours de Roland B. est un livre d’Hervé Algalarrondo paru chez Stock, il y a peu. Il était précisé que cet ouvrage s’intéressait aux derniers jours de Barthes en envisageant l’homme lui-même. Cela pouvait n’être pas inintéressant. Il reste que ce livre est l’exemple même de l’essai rédigé par un journaliste : ton léger, tournures rapides ou familières, tics de langage, excessive distance ironico-maniaque. En bref, tout ce qui fait le travers du journalisme contemporain : la légèreté et l’absence d’écriture. On enfourche ici mon habituel dada : l’écriture des essais et documents qui, plus que jamais, est nécessaire. Je n’achète pas un livre avec le désir de lire un article de journal étiré sur près de trois-cents pages (dans une typographie gonflée, pour faire masse.) J’achète un livre en espérant y trouver une œuvre écrite, rédigée, qui témoigne d’une recherche et en présente le résultat avec style et allure, de préférence sur un ton personnel. Je ne veux plus de ces ouvrages qui ne sont pas inintéressants, certes non, mais sont vraiment des copies interchangeables, rendues par des folliculaires. Il me reste trop peu de temps à vivre et à lire pour le perdre et je deviens de plus en plus exigeant quant à l’écriture des livres dont je fais l’acquisition.

dimanche, 24 septembre 2006

Un documentaire de Sandrine Dumarais

France 3 Sud redonnera, samedi 7 octobre à 16 h 20, Albertine Sarrazin, le roman d’une vie, réalisé par Sandrine Dumarais. Je rappelle qu’on peut y rencontrer le beau Pierre Bosc et l’horrible taulier. Pour ceux qui vivent dans les environs, donc, et qui n’auront pas peur d’entendre le père Layani et surtout de le voir.

vendredi, 22 septembre 2006

Un amour en temps de guerre

medium_medium_Madeleine_Pages.jpgEn 1915, Apollinaire est au front. Il écrit à Madeleine Pagès, qu’il n’a vue qu’une fois au cours d’un voyage en train, le 2 janvier, des lettres passionnées qui trouvent un écho puisque – si l’on ne dispose pas des réponses de la jeune femme, éparpillées je crois dans des collections privées – on peut néanmoins en juger par des allusions figurant dans les missives du poète.

Rapidement, donc, tous deux s’éprennent d’un amour sincère et profond. Apollinaire demande, toujours par lettre, la main de Madeleine à sa mère. Madeleine Pagès, originaire de la Roche-sur-Yon (Vendée) où elle est née en 1892, est professeur de lettres à Oran. Elle a alors vingt-trois ans. Apollinaire la comble de lettres quotidiennes tendres, énamourées, accompagnées parfois de poèmes et de plus en plus empreintes d’un érotisme étonnant pour l’époque – ou pour l’idée que nous nous en faisons, puisqu’il semble bien que Madeleine réponde pratiquement sur le même ton. Ainsi, à cette jeune femme qui n’a jamais connu d’homme, le poète promet monts et merveilles dans la découverte de l’amour physique qu’il s’engage à lui faire connaître, y compris un certain type de rapports qu’on eût cru susceptibles d’effrayer une femme de 1915. Point du tout, Madeleine, s’il faut en croire certaines allusions à ses lettres que fait Apollinaire dans les siennes, poursuit joyeusement, et dans l’impatience, les objectifs fixés par son artilleur de futur mari.

Tout au long de cette correspondance, fort abondante puisque pratiquement quotidienne, tous deux attendent une permission sans cesse repoussée. Il la conjure de se montrer patiente et, dans le même temps, lui envoie des « poèmes secrets » où il l’initie notamment à la fréquentation des neuf portes du corps féminin.

Apollinaire obtiendra finalement sa permission lors du jour de l’an 1916 et ralliera Oran, depuis le front de l’Est où il se trouve. Il est si ignorant de toute forme de géographie qu’au début de leurs échanges, il ignorait même qu’Oran fût un port. Quant à la notion d’Afrique du Nord, d’Algérie ou de pays du Maghreb, elle lui est étrangère. Pour lui, au moins au début, sa chère et belle Madeleine est « africaine. » Nul ne sait, naturellement, ce que les futurs époux se dirent et firent lorsque le poète put rejoindre Oran pour passer quelques jours dans sa belle-famille.

En 1916, Apollinaire est blessé à la tête. Il est évacué, hospitalisé, trépané. « Une belle Minerve est enfant de ma tête / Une étoile de sang me couronne à jamais » écrira-t-il. Il interdit à Madeleine de venir le voir et l’assister. Peu à peu, les nouvelles qu’il donne se font plus brèves, les lettres plus rares, et, sans le dire, le poète se détache de sa jolie passion, rompt sans le dire leurs fiançailles et l’abandonne.

On a glosé, depuis, sur cette séparation en se demandant quelles raisons avait Apollinaire d’ainsi se comporter. On le sait pourtant, mais l’éditrice de la récente (2005) publication des Lettres à Madeleine chez Gallimard, Laurence Campa, fait semblant de l’ignorer encore, ou de mal comprendre. La blessure d’Apollinaire, l’opération qui s’ensuivit, l’ont énormément marqué. Dans le même temps, il souffre d’avoir perdu à la guerre des amis connus au front et qui sont morts sinon devant lui, du moins non loin. Il est dégoûté depuis longtemps de l’attitude de ceux qu’on nommait alors les « planqués » ou les « embusqués » qui, à l’arrière, mènent une vie tranquille quand on se bat atrocement à l’Est, quand lui-même, d’origine polonaise, s’est engagé volontairement. Le traumatisme de la blessure, du cerveau fouillé par l’obus puis par le bistouri, exacerbe tout cela et le poète se détache de tout, et de Madeleine avec. Le sentiment d’à-quoi-bon, qui est la pire chose qui puisse contaminer l’être humain, le taraude. Il s’en va en lui-même. Plus rien ne compte.

Surtout, on comprend à la lecture de cette correspondance et à l’étude de cette séparation qu’Apollinaire avait opposé à l’horreur de la guerre l’éclat de la beauté d’une jeune femme qu’il avait certainement sublimée. Il s’était construit, épistolairement, un refuge de paix et de calme, d’amour et d’érotisme, qu’il explorait tandis que résonnait le canon et que les hommes n’étaient plus que des promesses pour ces monuments aux morts dont on ne savait pas encore qu’ils seraient rendus obligatoires dans toutes les communes, quelques années plus tard. Apollinaire, en poète, en connaisseur des choses de l’art, réinvente sa vie au front et se dit presque heureux d’être à la guerre. Il admire les lueurs des tirs, couche sans rechigner dans un lit enterré dans un abri inondé par les pluies, se dit bien habillé et bien nourri, chante avec lyrisme une des plus grandes boucheries de l’humanité. L’amour fou trouve sa place dans ce schéma entièrement construit par une vue intellectuelle de la réalité. On ne saurait lui en vouloir : cela l’aide à vivre, c’est une attitude d’artiste cohérente et, au passage, la poésie française y gagne quelques chefs-d’œuvre.

Il épousera Jacqueline Kolb et mourra quelques mois à peine après leur mariage, le 9 novembre 1918, deux jours avant l’armistice. Sous son pigeonnier, 202, boulevard Saint-Germain, la foule défile en criant : « À bas Guillaume ! » Il s’agit du Kaiser, naturellement. L’épidémie de grippe espagnole qui frappe Paris à cette époque emporte avec elle l’auteur de La Chanson du mal-aimé, qui fut cependant un des hommes les plus couverts de femmes qui soient.

Madeleine Pagès restera célibataire. Elle n’oubliera pas son poète et, apparemment, ne lui tiendra pas rigueur de cet abandon, puisque ses multiples lettres furent conservées. En 1952, elle les publiera sous le titre Tendre comme le souvenir, avec une préface dans laquelle elle évoque leur rencontre dans le compartiment du train. Heureux temps où, empruntant le chemin de fer, on pouvait croiser Guillaume Apollinaire ! L’édition princeps, due à Pierre-Marcel Adéma, était expurgée par elle de passages que sa pudeur l’autorisait sans doute à accepter mais certainement pas à publier. Le nom de Pagès lui-même n’était pas mentionné. En 1966, une autre édition, celle de Pierre-Marcel Adéma et Michel Décaudin, corrigea partiellement les erreurs et manques de la première. En 2005 enfin, le texte intégral a été rendu disponible, agrémenté de fac-similés des lettres et dessins de l’auteur, et conservant la préface émue de 1952. « Intégral » certes, mais il ne s’agit que de l’intégralité de ce dont on dispose, car les dernières lettres de l’hiver 1916 sont perdues. On sait néanmoins qu’il n’est rien de tel qu’une publication pour faire ressortir du néant des documents qu’on croyait disparus. Attendons.

mardi, 12 septembre 2006

Désespérant ou pas ?

« Que notre tâche est aussi grande que notre vie, c’est ce qui lui donne une apparence d’infini. »

 

Kafka, Journal.

 

Dans un sens, c’est réconfortant, au contraire. On rapprochera cette phrase de celle de Chateaubriand : « L’ambition dont on n’a pas les talents est un crime. » Je ramasse les copies dans une heure.

vendredi, 08 septembre 2006

Faites sortir la rentrée, 2

On en a parlé déjà plusieurs fois dans ces pages. Le problème demeure entier. Une première vague de six ou sept-cents romans a envahi les magasins de librairie. La seconde nous parviendra en janvier. Je veux bien me montrer ouvert, comprendre qu’on puisse, en 2006, aimer les romans et penser encore qu’ils servent à quelque chose aux hommes d’aujourd’hui. Je veux bien faire semblant de croire que l’amateur, même pâlement éclairé, saura faire son choix dans cette avalanche entre une idiotie et une imbécillité. Je veux bien oublier que cette quantité de production éditoriale d’un genre unique élargit pour lui les possibilités de découverte. Je sais pertinemment que tout ça est faux, mais je veux bien, par respect d’autrui, me taire.

 

Il n’en reste pas moins, foutre de foutre, que ces six ou sept centaines de romans prennent de la place. Cela, c’est incontestable, n’est-ce pas ? Alors, j’en ai par-dessus la tête de l’impérialisme du roman. Dans les magasins de librairie, il n’y a plus de place pour autre chose. Comme ils ne peuvent pas pousser les murs, les libraires sacrifient délibérément tous les autres genres sans exception. On ne trouve plus d’ouvrages autres, ou en très petite quantité, avec un choix très restreint.

jeudi, 07 septembre 2006

Apollinaire parle de Claudel

« Vous m’avez parlé de Claudel dernièrement. Cet écrivain de talent est l’aboutissant du symbolisme. Il représente de façon absconse et réactionnaire la menue monnaie d’Arthur Rimbaud. Celui-ci était un Louis d’or dont celui-là est le billon. Claudel est un homme de talent qui n’a fait que des choses faciles dans le sublime. À une époque où il n’y a plus de règles littéraires, il est facile d’en imposer. Il n’a pas eu le courage de se dépasser et surtout de dépasser la littérature d’images qui est aujourd’hui facile. On s’est habitué aux images. Il n’en est plus d’inacceptables et tout peut être symbolisé par tout. Une littérature faite d’images enchaînées comme grains de chapelet est bonne tout au plus pour les snobs férus de mysticité. C’est à la portée de tout le monde et je me demande pourquoi les Annales ne publient pas du Claudel afin que les cousines se croient désormais aussi thomistes qu’elles sont bergsoniennes ou nietzschéennes. »

 

Apollinaire, lettre du 12 juillet 1915 à Madeleine Pagès.

mercredi, 06 septembre 2006

Apollinaire le précurseur

medium_Madeleine_Pages.jpg

 Le 1er juillet 1915, Apollinaire écrit du front à Madeleine Pagès, professeur de lettres à Oran :

 

« … s’il s’agit de vitesse, de raccourci, le style télégraphique nous offre des ressources auxquelles l’ellipse donnera une force et une saveur merveilleusement lyriques. » Il venait, sans le savoir, d’inventer le SMS dont on goûte aujourd’hui seulement le lyrisme.

mardi, 05 septembre 2006

Un nouveau site consacré à Albertine Sarrazin

Je viens de découvrir qu’un site en italien était consacré à Albertine Sarrazin. Son titre est Albertine Sarrazin, una scrittrice indomita. Il est réalisé par Aldo Giungi, un traducteur que j’ai un peu connu, par téléphone et par courrier uniquement, il y a quelques années, lorsqu’il traduisait La Traversière. C’est un beau site. Je ne lis pas l’italien mais, si vous le comprenez, la visite sera intéressante. Une belle iconographie, de surcroît. 

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Albertine à Alger, 1941.