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samedi, 15 septembre 2018

Redécouvrir Yvan Govar

Je redonne ici cette étude déjà proposée il y a quelque temps (2014), revue et complétée. Jespère la faire paraître, en même temps que d'autres promenades érudites, prochainement.

Une trop courte vie

Yvan Govar (24 août 1935-18 février 1988) est un cinéaste belge – son vrai nom est Yvan Govaerts, il est le fils du peintre Jean Govaerts et de Nelly Van Kelekom – qui a abandonné le cinéma après que ses sept films n’eurent pas connu le succès. Dans les années 50, il fut comédien et joua Racine ou Giraudoux. En 1954, au théâtre Colon, à Buenos-Aires, il interprète deux rôles (le créancier et l’homme sage) dans Le Livre de Christophe Colomb de Claudel, dans une mise en scène de Jean-Louis Barrault. Au Conservatoire national d’art dramatique de Paris, il rencontre Belmondo, Marielle, Rochefort et Annie Girardot. Selon Philippe Durant, biographe de Belmondo, Govar, à dix-huit ans, pesait cent-dix-huit kilos et mesurait un mètre quatre-vingt-cinq, ce qui devait faire de lui un impressionnant personnage. En 1953, La Revue théâtrale le présente comme un « tout jeune acteur auquel la stature, la voix, la présence en scène semblent promettre carrière dans ce que l’on appelle volontiers au répertoire les rondeurs ».

Il réalise son premier film, un moyen-métrage intitulé Nous n’irons plus au bois, dans lequel il joue lui-même, à l’âge de dix-neuf ans. Marié, un temps, à une actrice, Irène Tunc, qui fut Miss Côte-d’Azur puis Miss France, il tenta de se suicider à cause de ses infidélités. Plus tard, ils divorcèrent. Elle joua, entre autres, dans Les Aventuriers de Robert Enrico, dans Léon Morin, prêtre du grand Jean-Pierre Melville, et mourut dans un accident de la route à Versailles, en 1972. Elle s’était remariée avec Alain Cavalier qui, de nombreuses années après sa disparition, lui consacrera un film, Irène. Après 1965, Govar, découragé par le médiocre accueil réservé à ses réalisations, renonça définitivement à son art. En 1983, on le retrouve acteur dans un court-métrage de Richard Olivier, Le Buteur fantastique, une curiosité surréaliste, sans texte mais avec bruitages. Il est décédé à moins de cinquante-trois ans.

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Le cinéma de Govar

Ses films – les quatre disponibles en DVD – tous en noir et blanc, sont emplis de fausses pistes. Il y règne, sous l’apparence de films « de genre », en l’occurrence policiers, une atmosphère étrange, déroutante, intrigante. Un soir, par hasard en est un excellent exemple puisque l’on croit, tout au long du récit, se trouver dans une film résolument fantastique, avant de s’apercevoir, dans le dernier quart d’heure, qu’il s’agit d’un film d’espionnage tout ce qu’il y a de plus matériel, de plus concret, de plus réaliste.

L’écriture filmique de Govar recèle de nombreuses audaces, à tout le moins des originalités. Il n’est pas du tout académique. Le montage est toujours juste, le rythme à la fois lent et soutenu. Il engage de grands acteurs : Brasseur, Nicaud, Cuny, Simon, Servais, Marielle, Rouleau, Roquevert, Marie Dubois, Madeleine Robinson, Maria Pacôme, Annette Stroyberg, Jacqueline Maillan, Pascale Petit…

Dans Deux heures à tuer, son dernier film, le plus abouti, une œuvre étonnante car pleine de surprises, jouent aussi Jean-Roger Caussimon et Catherine Sauvage, l’adaptation et les dialogues formidables étant signés Bernard Dimey. Délicieux huis-clos aux rebondissements incessants, qui se déroule pratiquement en temps réel, Deux heures à tuer voit des acteurs se frotter l’un à l’autre avec une excellente verve. La distribution comprend des choses amusantes : Caussimon et Catherine Sauvage, qui se connaissent bien, forment un couple bourgeois déchiré et, par ailleurs, il était piquant de réunir Pierre Brasseur et Catherine Sauvage... qui fut à la ville Mme Brasseur. Govar témoigne ici de son aptitude à diriger sept personnages principaux – et une douzaine d’autres – dans un espace unique. Les déplacements, évidemment essentiels dans ce genre, sont fort bien réglés en un plaisant ballet, évoluant sous des éclairages toujours justes.

La Croix des vivants qui, lui, n’est pas un policier et dont le scénario est dû à Maurice Clavel et Alain Cavalier, est le développement de son moyen-métrage, Nous n’irons plus au bois. C’est un drame authentique, dans lequel Govar montre sa capacité à diriger de nombreux acteurs, à faire apparaître progressivement des personnages multiples. Cet homme tendre est aussi un démiurge. Le fait de reprendre une idée vieille de plusieurs années et de la développer est un signe certain d’authenticité : lorsqu’un artiste remet sur le métier un projet ancien, il y tient toujours et tente alors de donner le meilleur de lui-même.

L’adaptation de Que personne ne sorte ! est cosignée par Stanislas-André Steeman, d’après son roman. Il s’agit d’une série noire « pour rire », tout comme Les Tontons flingueurs de Lautner qui date de la même année ou Les Barbouzes, du même, qui sortit l’année suivante. Toutefois, La Métamorphose des cloportes de Granier-Deferre, un an plus tard encore, constituera un film bien supérieur à ces trois-là, plus fin, plus fouillé. Entre 1963 et 1965, dans le genre policier, le sous-genre du policier comique connaîtra une grande vogue. Ce style, que l’on peut ne pas apprécier, est ici bien traité car rythmé et monté avec vivacité. L’utilisation ironique de la musique ajoute à la cadence d’une œuvre qui n’est jamais vulgaire, comme c’est toujours le risque, dès qu’il y a parodie. La direction d’acteurs est parfaite, y compris dans les situations loufoques où les comédiens risquent toujours de se perdre.

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Le 45-tours de la bande originale dUn soir, par hasard

 En vidéo

Sous la houlette de l’association Belfilm et de Paul Geens, historien du cinéma et redécouvreur passionné, la firme belge Come and See avait entrepris la réalisation d’une intégrale Yvan Govar qui a tourné court, en 2009. Seuls quatre titres ont paru, quand un coffret de sept DVD était annoncé. On dispose donc aujourd’hui, uniquement, de La Croix des vivants, Que personne ne sorte ! (autre titre : La Dernière enquête de Wens), Un soir, par hasard et Deux heures à tuer, soit les œuvres des années 60. Les bonus sont curieux et c’est un choix de Geens : ils n’ont aucun rapport avec les films. Ce sont, au mieux, des courts-métrages concernant un des acteurs du film auquel ils ne se rapportent pas (sauf dans le cas de La Croix des vivants, dont le bonus est le moyen-métrage initial, ou bien dans celui d’Un soir, par hasard, qui est le court-métrage de Richard Olivier dont il a été question plus haut, dans lequel joue Govar). La restauration laisse à désirer : l’image est un peu terne, mais ce n’est pas catastrophique. Les bonus, toutefois, ne sont pas restaurés du tout. Dans cette intégrale regrettablement interrompue, ne sont finalement pas sortis les titres des années 50 : Le Toubib, médecin du gang (écrit, produit et réalisé par Govar, dans lequel Barbara est réputée avoir fait une très courte apparition en tant que figurante, mais, selon sa biographe Valérie Lehoux, il n’est pas certain qu’il s’agisse d’elle), Le Circuit de minuit et Y en a marre (autres titres : Ce soir on tue ou Le Gars d’Anvers, « un film mouvementé d’Yvan Govar, de style policier classique, émaillé des plus belles bagarres jamais réalisées à l’écran »)[1], qui ont cependant existé, autrefois, en VHS.

Chez Dailymotion, on trouve deux minutes du Toubib, médecin du gang, deux autres de Y en a marre, frustrantes séquences apéritives que ne suit malheureusement aucun repas. Du Circuit de minuit, rien n’est proposé.

En 2014, la firme Filmédia a ressorti, sous de nouvelles présentations, deux DVD, Que personne ne sorte ! et Deux heures à tuer, dont le contenu est parfaitement identique à l’édition de Come and See. Il n’est nullement indiqué qu’une suite sera donnée à cette réédition.

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Pascale Petit et Giani Esposito dans La Croix des vivants

Ce qu’on en a dit

Du Toubib, médecin du gang, les Cahiers du Cinéma écrivaient, en 1959 : « Un réalisateur odieux au service d’une méchante cause ». Rien de moins. Dans le même numéro, une notule expédiait Y en a marre sur le mode « marabout, bout de ficelle », en écrivant : « Y en a marre – marchandise – discontinue – continue donc – dont auquel – quel navet ! », ce qui, on le voit, est fort argumenté.

Longtemps plus tard, les livres de cinéma continuent d’affirmer sans la moindre explication : « Un soir par hasard d’Yvan Govar (…) relevait plus de la comédie boulevardière que de la SF ».[2] Ils parlent de « Y en a marre : ce film (…) est une coproduction franco-belge mise en scène par un réalisateur sans avenir, Yvan Govar ».[3] Pire encore, voici Yves Martin : « Zéro à Yvan Govar. Inaptitude = prétention. La Croix des vivants (1962), sous-produit mauriacien, vaudrait une bonne décharge de chevrotine ».[4] On aimerait savoir, mais on l’ignorera, pourquoi Martin se sent tout à coup des humeurs de chasseur.

Rien n’est insupportable comme ces critiques « au sentiment », rédigées à l’emporte-pièce, crachées sans explications, sans argumentaire aucun. Elles n’ont rien à voir avec le cinéma.

Il est heureux que d’autres auteurs pensent différemment : « Son souci semble avoir été de raconter, sans temps morts, des histoires à intrigues policières ou à suspense. Il ne méritait pas, pour autant, le discrédit dans lequel on l’a tenu. Car il avait un univers à lui, peuplé de personnages souvent en lutte contre un mauvais destin, un univers où le drame, sinon le mélodrame était l’élément dominant », écrit avec justesse Jacques Siclier, dix ans, malheureusement, après la mort du cinéaste.[5] Le Soir de Bruxelles affirme : « Yvan Govar (...) est l’oublié du ciné belge. Pourtant, dans les années 50, il fut le seul de nos réalisateurs, avec Jacques Feyder, à réussir dans le cinéma populaire français. Cet aventurier rabelaisien mit en scène des polars, des comédies ou des drames qui valaient les films d’Henri Decoin ou de Gilles Grangier. Govar avait le sens du rythme et de la narration et dirigeait excellemment des acteurs débutants ou des seconds rôles (...) qui donnaient à son œuvre une densité du quotidien compensant son manque de moyens financiers... (...) Scénarios vifs où le destin brise les protagonistes. Filmant dans les rues, Govar a capté l’air du temps (la poésie réaliste) des années 50. (...) Découvrez-le, vous serez surpris ».[6]

On sera étonné, en effet. À l’ambiance que perpétuaient Grangier, Decoin et autres réalisateurs de ce temps, Govar a ajouté, çà et là, un peu de surréalisme belge à la façon d’André Delvaux et même de Paul Delvaux (diaphane et irréelle, la cavalière de La Croix des vivants paraît sortir d’une de ses toiles, elle a le visage des femmes de Delvaux ; les personnages étranges de Deux heures à tuer, isolés dans une gare, évoquent aussi les thèmes du peintre, surtout dans les scènes se déroulant sur les quais). Cela se marie parfaitement avec le réalisme poétique. La séquence finale d’Un soir, par hasard, l’élimination du personnage joué par Servais, si elle est réaliste sur le plan du scénario, est cependant tournée dans une atmosphère nettement onirique.

On penserait presque que Govar a connu l’injuste destin de ses propres personnages : combat, échec sentimental et professionnel, mort précoce. Cette vision noire finit par s’imposer.

Objectivement, on comprend mal pourquoi ces films, peu nombreux, n’ont pas, en leur temps, connu le succès. Là comme ailleurs, il importe de combattre les idées reçues, de mettre le feu aux clichés et d’aller voir de quoi il s’agit. Ce cinéma est techniquement bon, les scénarios sont intéressants, l’humain n’est jamais perdu de vue et leur réalisateur est à l’évidence un artiste généreux.

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Catherine Sauvage et Jean-Roger Caussimon dans Deux heures à tuer

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[1]. Feuille d’avis de Neuchâtel du 4 août 1961.

[2]. Jean-Pierre Bouyxou et Roland Lethem, La Science-fiction au cinéma, Bourgois, 1971.

[3]. Michel Azzopardi, Le Temps des vamps, 1915-1965, cinquante ans de sex-appeal, L’Harmattan, 1997.

[4]. Yves Martin, Le Cinéma français, 1946-1966, un jeune homme au fil des vagues, Méréal, 1998.

[5]. Le Monde des 31 août et 1er septembre 1998.

[6]. Le Soir de Bruxelles du 16 décembre 1998.

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mardi, 21 août 2018

La taulière vous accueille

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Tarascon, 21 août 2018

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dimanche, 05 août 2018

Le dernier des Manouchian

En 2006, nous en parlions ici-même. Demeuraient alors deux survivants du groupe Manouchian, exterminé durant la Seconde guerre mondiale, et célébré par le chant sublime d’Aragon. Le dernier d’entre eux, Arsène Tchakarian, vient de disparaître à l’âge de cent-un ans.

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Photo Joël Saget

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samedi, 28 juillet 2018

Cartes et livres

À Tarascon, voici cet estivant entrant, accompagné de quatre adolescents, dans la librairie Lettres vives. Je l’entends demander à la libraire, le plus sérieusement du monde, si elle vend des cartes à jouer. Devant sa dénégation polie, il demande où il peut s’en procurer. Enfin, il insiste, parle de cartes « avec des variantes, des tarots »... Amusant.

19:10 Publié dans Société | Lien permanent | Commentaires (0)

dimanche, 01 juillet 2018

De la poésie

À Cavaillon, se tenait en 2018 le deuxième minuscule (sic) marché de la poésie. Il n’était pas si minuscule que cela, d’ailleurs, même si, naturellement, il n’y avait aucune commune mesure avec celui de la place Saint-Sulpice, à Paris. Ce qui frappait, c’était la beauté des plaquettes, le soin apporté à leur réalisation : papier, typographie, illustrations. Certains petits livres étaient magnifiques. Mais voilà : on regardait, on feuilletait, on achetait des objets et, du contenu, rien n’était dit ou envisagé. Il semblerait que la poésie contemporaine se soit réfugiée dans des volumes minuscules et parfaits, qu’il ne serait même plus nécessaire de lire. Étrange conception de la réalité de la poésie. Ce qui est indispensable à l’homme, le tient debout et le forme, commence au-delà du texte. La poésie, c’est ce qui découle du poème et non le poème en soi. Dans cet ordre, des poèmes imprimés sur du papier journal peuvent être vitaux et point n’est besoin de plaquettes aux couvertures gaufrées. Mais les poèmes sur papier journal, personne ne les lit, les achète, moins encore. C’est bien ce que je disais : dans ces manifestations, les lecteurs acquièrent des objets (souvent assez chers). Les éditeurs de poésie sont devenus des ateliers de typographie souvent talentueux mais à côté du problème. Je dois préciser que je n’ai pas la solution au dit problème. Je ne donne pas de leçons, j’observe.

La poésie, aujourd’hui, se tiendrait-elle uniquement chez les très grands, les incontestables d’une part et les auteurs de ces belles plaquettes d’autre part ? Où est sa place ? Les très grands existent dans les diverses collections de poche, les inconnus dans des plaquettes introuvables. La poésie, ce n’est pas seulement le texte, disais-je, c’est davantage. L’impression sur de délicieux papiers, la délicatesse de certaines peintures illustrant les vers, ou dictées par eux, les tirages microscopiques ne suffisent pas à dire l’indicible, que les très grands, d’ailleurs, ont déjà dit.

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samedi, 30 juin 2018

Deux librairies encore

À Marseille, où toute promenade finit sur le Vieux-Port, j’avais coutume de me rendre chez Richaud, seule librairie ouverte le dimanche, à une époque où cela n’existait pas. On y trouvait beaucoup d’occasions. L’après-midi, le soleil inonde le quai du Port : il pénétrait abondamment dans la boutique, malgré la bâche baissée et les présentoirs extérieurs qui ne parvenaient pas à lui barrer la route. Je pensais à Baudelaire : « Quand, ainsi qu’un poète, il descend dans les villes, / Il ennoblit le sort des choses les plus viles, / Et s’introduit en roi, sans bruit et sans valets, / Dans tous les hôpitaux et dans tous les palais ». Et chez Richaud.

Richaud sera un jour victime d’un incendie, puis deviendra une carterie. On y vendait déjà cartes et souvenirs, mais des ouvrages demeuraient proposés au chaland. Ce sont évidemment eux qui ont été supprimés dans le nouveau magasin.

En remontant vers les Cinq-Avenues, La Touriale, 211, boulevard de la Libération, est un endroit qui m’évoque de nombreux souvenirs. Fondée en 1966, elle ferma en 1987 et, événement exceptionnel, rouvrit en 2008. Une librairie qui ressurgit au même endroit après vingt-et-un ans de fermeture, ce n’est pas courant.

Au vrai, la Touriale était une librairie-galerie, chose nouvelle au moment de l’ouverture, et le magasin d’aujourd’hui est une librairie « classique ». D’ailleurs, le lieu s’intitule réellement Bouquinerie des Cinq-Avenues mais il a conservé la bâche de naguère, où le nom prestigieux figure encore. L’assimilation se fait ainsi, tout naturellement, dans l’esprit des plus anciens. Pour les autres, il s’agit d’une librairie de quartier, ce qui est évidemment important et doit être soutenu.

07:00 Publié dans Société | Lien permanent | Commentaires (0)

vendredi, 29 juin 2018

La Canebière, artère littéraire

Il existait à Marseille, sur la Canebière, quatre librairies anciennes et célèbres, toutes implantées du côté des numéros pairs de cette artère longue d’un kilomètre, qui descend voluptueusement vers la mer.

Flammarion était un temple. On n’allait pas acheter un livre, on allait « chez Flammarion » qui devenait un but en soi. Les deux entrées diamétralement opposées faisaient que, pour rejoindre la Canebière ou la rue Longue-des-Capucins, on traversait tout simplement la librairie, l’intégrant davantage ainsi encore dans la vie de la cité. Utiliser une librairie comme une voie de communication purement physique, matérielle, prouvait qu’on l’avait rendue vraiment nôtre, au quotidien.

L’immeuble comptait cinq étages de livres, chacun d’une surface considérable. Les murs étaient couverts de volumes du sol au plafond. Client ou promeneur, j’ai passé dans ce lieu un nombre d’heures incalculable et suis en quelque sorte devenu libraire par imprégnation. J’ai appris en observant, en notant visuellement, en photographiant mentalement, les rudiments d’un métier que j’exercerais plus tard, comme je l’ai raconté.[1] Éditeurs, collections, diffuseurs, rangement, production éditoriale, tout est entré par les yeux et s’est inscrit fermement en moi. Je crois que mes séjours chez Flammarion représenteraient au total, si l’on pouvait coller les heures bout à bout, plusieurs mois de mon existence. Je ne m’apaisais que là : toute adversité cédait aux portes de Flammarion. Le monde reprenait des couleurs, l’air devenait plus pur, l’amitié régnait sur terre, l’adolescence était enfin vivable, toutes les femmes souriaient, tous les hommes étaient sympathiques. Je pense que, du sous-sol au tout-dernier niveau, je connaissais le moindre recoin de ce paradis. Je ne me suis pas retrouvé, de toute ma vie, en telle osmose avec une librairie, même pas à Paris, chez Gibert, boulevard Saint-Michel, où le nombre d’étages et la surface de vente sont au moins aussi importants, peut-être davantage. La connivence surgit où elle veut.

Un buvard publicitaire, imprimé en vert sur fond blanc, indiquait (selon la typographie et l’alternance de capitales et de bas de casse, ce devait être dans les toutes premières années 60) : « Les librairies Flammarion / 54, La Canebière, 54 – Marseille / Grand choix de / livres classiques / Tous programmes / En exclusivité, un cahier de qualité / Le cahier vert ». Je ne sais pas ce que pouvait être ce cahier vert, mais c’était sûrement quelque chose de très bien…

En 1976, j’ai quitté Marseille. Y repassant de temps en temps, j’ai constaté la destinée amère de Flammarion, mon cher refuge. Alors que cette sorte de librairie créait une impression d’éternité, le sort de celle-ci fut abominable. Après sa disparition, décidée par l’éditeur (qui ferma de même ses autres magasins de Bordeaux, Paris ou Lyon), l’endroit fut, comment dire, « simplifié » – on y trouva moins de livres – et l’on y vendit aussi la presse. Cela s’appelait Le Temps de vivre et appartenait à Hachette. Puis les locaux devinrent ceux… de la police. Aux dernières nouvelles, c’était une boutique de vêtements – comme toujours, d’ailleurs : les librairies et les cafés qui ferment deviennent toujours des marchands d’habits ou des agences de banques. L’enseigne, maintenant, proclame : « Le 54, men, women, kids », et mes poings se serrent, mon cœur pleure, mon souvenir vomit, ma tête hurle. En 1987, toutefois, j’avais eu le plaisir de voir en vitrine, dans cet antre de ma jeunesse, mon premier ouvrage publié.

Un virus a certainement dû sévir. Lisant, en 2018, le livre écrit, conjointement avec sa fille Cécile, par Bernard Pivot, je m’amuse énormément en découvrant ces lignes : « La seule librairie qui a vraiment compté dans ma vie est la librairie Flammarion, aujourd’hui disparue, place Bellecour, à Lyon. Adolescent, puis jeune homme, entre les rayonnages où des millions et des millions de mots s’accumulaient, je promenais mon inquiète fragilité ».[2]

Sur la Canebière, ne demeure, au numéro 142, à l’angle de la rue Curiol, que Maupetit, que je ne parviens pas à reconnaître lorsque j’y entre. En 1998, le magasin a été racheté par Actes Sud, qui s’est ainsi offert une vitrine en haut de la célèbre artère. Maupetit avait ouvert en 1927. À l’image de nombre de ses confrères, il offrait autrefois un protège-livre, du reste fort laid parce que trop bariolé, portant cette mention : « Ce couvre-livre vous est offert par un membre du syndicat des libraires du Sud-Est ». Plus anciennement, un autre couvre-livre de « réclame » représentait un voilier faisant route vers le fort Saint-Jean. Au verso, on pouvait lire « Médecine / Droit / Littérature / Classiques / Neufs et occasion / Achat et vente / de bibliothèques / et lots de livres ».

Le papier à lettres de Maupetit (téléphone 59 71 77) était remarquable, en ceci qu’il présentait un en-tête interminable : « Nouveautés / littéraires, géographiques, scientifiques, etc. / Médecine, droit, marine / Ouvrages techniques / Chimie, électricité / Mécanique, automobilisme / Classiques neufs et d’occasion / Éditions de luxe / Ouvrages rares / Achat et vente / de livres neufs et d’occasion / Abonnements / à la lecture ». Ne manquait que l’âge du capitaine, ce qui, dans un port, est décevant. On retiendra toutefois que l’abonnement à la lecture – autrement dit le « club de livres » – existait alors couramment. Maupetit, à présent, est un nom, une appellation, et n’a plus rien à voir avec ce qui fut un des plus grands magasins de librairie de la ville.

Tacussel, fondé en 1883, ouvrit sur la Canebière en 1932 et y demeura jusqu’en 1989. En 1950, on lui dessina une devanture de céramique représentant des livres reliés. On pouvait lire : « Droit-Littérature-Sciences-Philosophie-Médecine-Classiques-Arts-Technologie » et, plus bas, « Publications Larousse-Cartes et guides-Livres pour la jeunesse-Fournitures scolaires-Souvenirs de Provence-Stylos des meilleures marques ». Tacussel existe toujours sur Internet et tient par ailleurs la librairie des Facultés, 191, boulevard Baille, fondée en 1977 et spécialisée en médecine et sciences. Comme Flammarion, Tacussel offrait un buvard, celui-là sur fond vert : « Un livre classique / s’achète… / s’échange… / se vend… / chez Tacussel / libraire / téléphone 59 40 04 / 88, La Canebière / où vous trouverez également / le plus grand assortiment d’articles pour écoliers. / Faites-vous inscrire pour recevoir gratuitement / notre catalogue de livres d’étrennes ». Disposition typographique, filets et marche suggèrent la fin des années 50 ou, de nouveau, les premières années 60.

Laffitte a fermé. Son héritière, Jeanne Laffitte, a ouvert en 1980 une autre boutique, Les Arcenaulx, cours d’Estienne d’Orves, mais dans un esprit un peu différent. Pas de surprise : la librairie offrait à ses clients un couvre-livre, dont le motif était identique à celui de Maupetit, bien que cadré différemment. Seule mention portée sur la face antérieure : « Librairie L. Laffitte / 156, La Canebière – Marseille », assortie d’un numéro de téléphone.

Outre qu’ils sont pleins de charme, ces papiers publicitaires, dont on ne peut qu’estimer la date, révèlent un temps – pas très éloigné – où toute communication passait par l’imprimerie. Comment, alors, faire connaître son activité autrement que par des tracts, prospectus, buvards, marque-pages, couvre-livres, en-têtes de lettre, calendriers de bureau, cartes et enveloppes ? Il existait même des imprimeries spécialisées, tirant en nombre des protège-livres dont elles se contentaient de changer l’intitulé, comme le montre l’exemple de Maupetit et de Laffitte.

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[1]. Jacques Layani, Rien n’existe qui ne soit un livre, L’Harmattan, 2014.

[2]. Bernard Pivot et Cécile Pivot, Lire !, Flammarion, 2018.

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mercredi, 27 juin 2018

Deux très bonnes librairies

À Salon-de-Provence, deux librairies, plus petites que L’Alinéa de Martigues, cependant fournies en livres et dont les choix sont intelligents, m’attirent. Le Grenier d’abondance, 38, rue Auguste-Moutin, a la particularité d’être tenu par des femmes, exclusivement, assez nombreuses, du reste, et par conséquent jamais ou presque jamais les mêmes, pour qui passe de loin en loin. La Portée des mots, 34-36, rue Kennedy, plus claire, plus lumineuse, propose d’autres choix tout aussi sensés. Ces deux endroits distants de peu, leurs fonds dissemblables et leur intérêt égal dans leur diversité, prouvent que la librairie est bien, le chaland achetât-il ou pas, un lieu de promenade, ce que j’ai toujours revendiqué.

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mardi, 26 juin 2018

Une très bonne librairie

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J’aime, à Martigues, la formidable librairie L’Alinéa, 12, rue Jean-Roque, dans le quartier Ferrières, vaste, lumineuse et bien fournie en ouvrages. Depuis que la tenue de stocks a atteint des proportions financièrement très difficiles à assumer, les meilleurs magasins de librairie se contentent de proposer un peu de tout, quelques livres sur tous les sujets, autant dire qu’on n’y trouve rien. L’Alinéa, bien au contraire, offre beaucoup de tout – disons : pas mal de tout – et c’est une excellente chose. Bien que située sur un seul niveau, la boutique, profonde et large, présente de très bons choix de volumes, nombreux, importants (notamment, le rayon consacré au livre et à ses évolutions). Plusieurs canapés, des fauteuils, parsèment l’endroit et, au rebours de beaucoup d’autres librairies où ils sont là pour remplir l’espace, n’occupent pas la place des livres.

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samedi, 16 juin 2018

Le taulier jette un œil

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Le taulier n'achète rien

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21:15 Publié dans Humeur | Lien permanent | Commentaires (0)

Le taulier n'est pas convaincu

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21:14 Publié dans Humeur | Lien permanent | Commentaires (0)

Le taulier est sceptique

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21:13 Publié dans Humeur | Lien permanent | Commentaires (0)

Le taulier est indécis

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21:11 Publié dans Humeur | Lien permanent | Commentaires (0)

Le taulier cherche désespérément

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21:09 Publié dans Humeur | Lien permanent | Commentaires (0)

jeudi, 14 juin 2018

Un autre sourire du taulier

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C'était à Nice (Alpes-Maritimes), le 14 juin 1965. La 2 CV de mon père était d'un bleu foncé dit « bleu ardoise ».

07:00 Publié dans Humeur | Lien permanent | Commentaires (0)

mercredi, 13 juin 2018

Un sourire du taulier

Sisteron, 7 juin 1965.jpg

C'était à Sisteron (Alpes de Haute-Provence), le 7 juin 1965. La 2 CV de mon père était d'un bleu foncé dit « bleu ardoise ».

12:21 Publié dans Humeur | Lien permanent | Commentaires (0)

mercredi, 06 juin 2018

Une bonne bouille

À Orange où nous avons passé la journée, le taulier d’un café (un homme de mon âge, rondouillard, dégarni, souriant) me dit spontanément, cet après-midi, en me rendant la monnaie : « Vous avez une bonne bouille, comme on dit. Je ne sais pas pourquoi. Une bonne bouille ». Puis il s’éloigne tandis que je réponds « merci » et s’en va discuter avec un ami qui passait par là. Étrange. C’est la première fois qu’on me dit ce genre de chose. On m’en avait beaucoup dites, des paroles étonnantes, mais pas celle-là.

19:24 Publié dans Humeur | Lien permanent | Commentaires (0)

vendredi, 25 mai 2018

Une nouveauté de la taulière

Echo.jpgLa belle taulière vient de publier un bel ouvrage, L’Écho des murs, un récit biographique, chez Téraèdre. Avec une préface de Christine Delory-Momberger, professeur à l'université Paris 13. Que la nouvelle soit répandue dans toute la rue Franklin.

samedi, 24 mars 2018

L'imagination au pouvoir, suite

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Je l’avais dit dans une note du 30 avril 2017, j’ai toujours été en admiration devant l’imagination des éditeurs et des maquettistes. Ici, l’ami Derain sert la soupe à Stock et à J’ai lu. Dernièrement, s’est ajouté Julliard. Qui sera le suivant ?

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mercredi, 21 mars 2018

Encore un livre

Rom popu.jpgParu chez l’Harmattan, le nouveau livre du taulier, Romanciers populaires, André Caroff, Ian Fleming, Boileau-Narcejac, Jean-Claude Izzo. Vous étiez prévenus.

jeudi, 08 mars 2018

Cette fois, c’est la taulière

Avant l’été (on espère), la belle taulière frappera de nouveau avec la publication, chez Téraèdre, d’un récit biographique, L’Écho des murs. Cela vous fera oublier les habituelles parutions du taulier.

lundi, 26 février 2018

Pour paraître bientôt

Le taulier annonce la parution, chez l’Harmattan, sans doute dans le courant du mois de mars, de son nouvel ouvrage, le vingt-deuxième, Romanciers populaires, André Caroff, Ian Fleming, Boileau-Narcejac, Jean-Claude Izzo.

Avec ses excuses pour  une telle impudence.

lundi, 12 février 2018

Sac juridique

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Je viens de recevoir ceci, qui est amusant. Sans doute le saviez-vous déjà.

Un sac à procès plus rarement appelé sac de procès, était un sac en toile de jute, de chanvre ou en cuir qui était utilisé sous l’Ancien Régime, lors des affaires judiciaires, et qui contenait tous les éléments du dossier à des fins d’archivage.

Il contenait dépositions et requêtes ; copies signées des procureurs des pièces ; pièces à conviction.

Une fois l’affaire terminée, ces différentes pièces étaient rassemblées et suspendues dans le sac fixé par un crochet à un mur ou une poutre (d’où l’expression « une affaire pendante ») pour que les parchemins ne soient pas détruits par les rongeurs.

Ces sacs étaient placés dans le cabinet de l’avocat ou les greffes de chaque juridiction.

L’expression « l’affaire est dans le sac » signifiait que le dossier judiciaire était prêt et que l’ensemble des pièces était archivé dans le sac scellé. 

Pour l’audience, le sac était descendu et le procureur (avocat) pouvait plaider devant la cour et « vider son sac » en sortant les pièces nécessaires à sa plaidoirie.

L’avocat ou le procureur rusé qui savait bien exploiter toutes ces pièces est à l’origine de l’expression « avoir plus d’un tour dans son sac ».

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vendredi, 12 janvier 2018

Le taulier montre la voie

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Y a-t-il un avenir par-delà les eaux ? Un éditeur sérieux se tient-il sur l’autre rive ? Là-bas, la paix existe-t-elle ? Et l’amour ? Et la joie ?

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jeudi, 11 janvier 2018

Dates et édition

Les marchands de papier imprimé se frottent les mains une fois encore. 2018 marque le cinquantième anniversaire de mai 1968 et le centenaire de l’armistice de 1918. Des ouvrages ont déjà été publiés, certains, d’ailleurs, depuis l’année dernière. Il ne faut pas perdre de temps, occuper la place en attendant le déferlement éditorial.

Ce sera aussi le centenaire du cher Jean-Roger Caussimon… Pensez à lui.

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vendredi, 29 décembre 2017

Une si belle promesse

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La Promesse de l’aube, un film d’Éric Barbier d’après l’œuvre de Romain Gary. On oublie qu’il s’agit d’un remake, puisque Dassin, en 1971, avait déjà adapté le roman avec Mélina Mercouri dans le rôle de la mère.

Certes, Charlotte Gainsbourg « en fait des tonnes » comme a pu dire parfois la critique, mais peut-on être Nina Kacew sans en faire des tonnes, justement ? Au vrai, elle a raison, elle ne pouvait pas interpréter le rôle autrement. La distribution est excellente et l’on a fait un bon choix des acteurs interprétant Gary enfant puis jeune homme. Le passage à l’âge adulte se fait sans même que le spectateur s’en aperçoive. Le maquillage de tous les acteurs est bon, notamment dans les étapes du vieillissement.

Le réalisateur évite tous les pièges de la reconstitution, entre autres lors des combats aériens qu’il stylise avec intelligence. Il a de belles trouvailles, comme celle du général de Gaulle décorant Gary enfant, dans des images en noir et blanc au cadre réduit, comme si une réelle archive était insérée dans le film. Le rendu de la durée est très bon.

Seul défaut, l’usage d’un filtre jaune pour obtenir une lumière mordorée systématique, ce qui est regrettable.

lundi, 25 décembre 2017

Melville centenaire

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La bibliographie melvillienne s’est enrichie de deux ouvrages, en cette année du centenaire de l’artiste. Tous deux ont été publiés à l’automne.

Le livre d’Antoine de Baecque est un essai intéressant, à la fois biographique et thématique, bien écrit, abondamment illustré, intelligent. Celui de Bertrand Tessier est une biographie succincte, bien faite, rédigée sur un ton alerte, mais traitée trop rapidement.

Je ne comprends pas pourquoi il est dit, au dos de l’album illustré, que les livres consacrés à Melville sont peu nombreux. J’en possède dix-sept (dont deux rééditions, soit quinze ouvrages originaux), pour ne parler que de ceux écrits en français. Il en existe plusieurs dans différentes autres langues.

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samedi, 09 décembre 2017

Le nouveau Guédiguian

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C’est sur un rythme très lent que Robert Guédiguian narre sa nouvelle histoire, La Villa, une rêverie supplémentaire sur le temps qui passe et la fidélité à sa jeunesse, à ses idées, à ses amours. Dans le décor superbe de la calanque de Méjean, à l’ouest de l’Estaque, il développe pas moins de sept histoires parallèles (au moins) sans sortir du cadre, allant son chemin d’un pas un peu triste, mélancolique, au fil d’une nostalgie contre laquelle il paraît lutter sans y rien pouvoir. L’action est scandée par le train de la Côte Bleue qui passe et repasse tout en haut de l’immense viaduc dominant la somptueuse calanque.

Image parfaitement nette, lumière de la Méditerranée sucée avec le lait et restituée avec justesse, jusque dans ses couchants, longs plans fixes ou presque fixes marquant le temps qui passe en même temps qu’il se fige, montage cut comme toujours, flot des générations qui se mêlent dans cette œuvre où les pêcheurs connaissent Claudel par cœur et trouvent le moyen de vivre leur rêve de toujours en faisant éclore un amour inattendu dans le cœur d’une femme blessée, meurtrie – Guédiguian traite de problèmes réels en maniant l’onirisme et, en ce qui concerne la scène finale, l’allégorie pure et simple. L’espoir appartient à la fois à la jeunesse – les trois enfants migrants – et à la sincérité absolue des autres personnages – du couple âgé qui se suicide aux gens mûrs que jouent ses comédiens habituels. L’espoir, c’est crier sous le viaduc à la recherche de l’écho. L’écho, c’est la réponse de demain aux tristesses d’aujourd’hui.

Photo La Provence

mardi, 04 juillet 2017

Hervé Morvan, d'humeur et d'amour

Avant-propos

Transcrire à la fois une admiration et une tendresse pour les splendides images créées par Hervé Morvan. Parler de lui comme parlant d’autre chose, sans avoir l’air d’y toucher, ce qui ne se fait pas, habituellement, lorsqu’on évoque un affichiste.

Il est un très grand artiste, un dessinateur et un peintre. Il fallait dire ici que telle ou telle publicité n’était pas tout. Noter en lui la place de l’enfance et de la paix, l’engagement humanitaire et social, en un temps où la mode n’imposait pas encore une telle attitude. Dire l’art, tout simplement, le grand art qui est le sien, relever l’imagination et l’humour, certes, mais encore sa tendance à l’épure, donc à la pureté du trait, ainsi que certaines pochettes de disques, par exemple, sont à même d’en témoigner. Dire « Je t’aime » en le travestissant, par pudeur. Ne pas donner à lire une bible, seulement une somme nourrie d’affection.

Il importait, comme on vit d’amour et d’eau fraîche, d’écrire d’humeur et d’amour.

Notice biographique[1]

Le 2 février 1883, naît Pierre, Jean Morvan, à Pluguffan (Finistère), fils d’Henri Morvan et de Marie-Louise Le Corre. Il est fils d’agriculteur mais, cinquième enfant, il n’aura pas de terres à cultiver et deviendra jardinier au couvent de Plougastel-Daoulas (Finistère). Le 30 juillet 1913, il épouse Victoria Le Stir, couturière. Le 31 août 1914, naît leur premier fils, Pierre, Marie Morvan, à Plougastel-Daoulas (Finistère).

Pierre Morvan, initialement classé « service auxiliaire », est classé « service armé » par la Commission de réforme, le 4 novembre. Il est mobilisé le 1er janvier 1915 et affecté au 118e régiment d’infanterie. Le 1er février, il est passé au dépôt du 148e régiment d’infanterie, puis rayé des contrôles. Le 2, il est incorporé au 148e.

Le 18 mars 1917, à Plougastel-Daoulas, naît Hervé, Marc Morvan, second enfant de Pierre Morvan et de Victoria Le Stir. La famille vit à Kertanguy-le-Bourg. Pierre Morvan est démobilisé en mars 1919 et la famille s’installe à Paris, 2, rue Jeanne-d’Arc, en 1920. Morvan entre à l’école communale en 1923.

En 1931, Morvan entre à l’école des Arts appliqués et, à partir de 1934, il travaille comme décorateur et peint des façades de cinéma. Il est réformé en 1937 et, après la mobilisation générale de 1939, il est classé, en 1940, « service auxiliaire » et maintenu sous les drapeaux. Il se marie le 17 février, à Paris, avec Louise, Marie, Émilie Féat (née le 9 novembre 1916 à Morlaix, fille d’Aimé Féat, instituteur). Après l’armistice, il est libéré pour raisons de santé et démobilisé en octobre.

En 1941, il vit à Kerfissien, près Clédel (Finistère). Il se veut artiste-peintre, comme l’indique sa carte d’identité établie au mois d’août. On connaît une toile, Bord de mer près de Kerfissien. En 1942, les Morvan s’installent à Clichy, 10, avenue Anatole-France. Il dessine sa première affiche de cinéma pour Forte tête, exécute des travaux publicitaires pour la revue Le Film. Autres affiches de films : Huit Hommes dans un château (deux), À vos ordres, Madame, Les Affaires sont les affaires (trois), Madame et le Mort, Dernier Atout, Le Mistral, Feu Sacré (deux), La Grande Marnière, La Chèvre d’or, Le Loup des Malveneurs, Port d’attache, Le Comte de Monte-Cristo, L’Implacable destin.

En 1943, il dessine des affiches de films pour Marie Martin, Secrets, Le Camion blanc, Les Roquevilard (deux), L’Inévitable monsieur Dubois, L’Ange de la nuit (deux), L’Homme de Londres, Huis-clos, Monsieur des Lourdines, Adieu Léonard, Tornavara, Le colonel Chabert (deux), Un seul amour, Service de nuit. Il en crée d’autres pour une firme phonographique : André Claveau, André Dassary (Pathé). Il effectue la décoration de boîtes de nuit, de dancings. Il publie des dessins dans Le Film. En 1944, quelques affiches de films : Les Misérables, Pierre et Jean, Collection Ménard (deux), Vie de plaisir, Bal des passants (deux). Encore quelques affiches pour des firmes phonographiques : Ricardo Bravo, André Dassary, Lucienne Tragin (quatre), Germaine Roger, ainsi qu’une affichette pour les Six heures de Paris. De nouveau, il donne des dessins à la revue Le Film.

En 1945, il présente deux projets au salon de l’Imagerie : Paris et fête des mères. Il adhère au syndicat national des artistes et maîtres-artisans créateurs publicitaires, section des dessinateurs affichistes du cinéma. Affiches de films : L’Invité de la onzième heure, Cette sacrée vérité, Untel père et fils. Affiches pour des firmes phonographiques : Marie-José (Odéon) et Victoria Marino (Pathé). Décoration de boutiques, restaurants et dancings. À la fin de l’année, Léo Kouper (né à Paris en 1926) commence à travailler avec lui. Coïncidence : Aimé Féat, le beau-père de Morvan, a été son instituteur.

En 1946, Morvan participe au salon de l’Imagerie : Bretagne ; à l’exposition « L’Affiche du cinéma » (deux maquettes : La Grande illusion et Les Enfants du paradis). Affiches de films : Levés avant le jour, Les Enfants du paradis, Leçon de conduite, Les Enquêtes de Roland Gautier, Master love, Johnny Frenchman, Trente et quarante, L’Assassin n’est pas coupable (deux), L’Aigle des mers (deux, ainsi que le scénario), Le pavillon brûle, Le Lit à colonnes, La Kermesse rouge, Swing romance, Le Cavalier noir, Six heures à perdre, Cavalier Miracle (deux), La Bataille silencieuse. Toujours des affiches pour des firmes phonographiques : Georges Ulmer (Columbia), Armand Mestral (La Voix de son maître). Maquettes : CGT. Dessins pour Le Film français. Décoration.

En 1947, nombreuses affiches de films : Apache, Cheval de la mort, Bataillon du ciel, Arche de Noé, Deux lettres anonymes, L’amour autour de la maison, Le Chevalier sans nom, Meurtre à crédit, Miroir, Casablanca, Attentat à Téhéran, Touri, Une femme cherche son destin, La Vallée de la peur, La voleuse, Heureux mortels. Il donne des affiches au parti communiste, que les relations de son épouse le font approcher. Dessins, encore, pour Le Film français. Scénarios : Chemin sans loi, Arche de Noé. Décoration murale de nombreux bâtiments publics et privés.

Le 10 janvier 1948, Morvan et son épouse adhèrent aux Amis de Tourisme et travail et de Travail et culture. Sa carte de membre, n° 186, porte la mention « Décorateur. » Exposition « L’Affiche française », galerie des Beaux-Arts à l’initiative de Paul Colin. Affiches de films : Vania l’orphelin, L’Aigle à deux têtes, L’Impasse des Deux-Anges, Sorcier noir, Jusqu’à ce que mort s’ensuive, Tordu de rire, Jeux olympiques (de Londres), Les Ailes brûlées, Quatre tulipes rouges, Narcisse noir, Deux amours, Fantômas contre Fantômas (trois), Aux yeux du souvenir, Les Parents terribles, Ainsi finit la nuit, Danse de Mort, Si ça peut vous faire plaisir. Comme de coutume, il crée des affiches pour des firmes phonographiques : Suzy Delair (Decca), d’autres pour la CGT : Journées de printemps de la jeunesse, congrès (deux), La Vie ouvrière, dépliant CGT. Décor de scène de la fête de L’Humanité. Maquette pour la gaine Scandale.

En 1949, exposition « Art publicitaire français » à la Maison de la pensée française, qui présente uniquement des maquettes. Morvan expose Lion noir et Perrier. Affiches de films : Méfiez-vous des blondes, Frieda, Quelque part en Europe, Les Amants de Vérone, Gigi, La Ferme aux sept péchés, L’Inconnue d’un soir, Fantômas, La Maison du printemps, Miquette et sa mère, Envoi de fleurs, Julie de Carneilhan, Miss Cow-boy, Voyage à trois, Bal Cupidon, L’inconnue n°13 (deux), Chaussons rouges, Le Voleur de bicyclette, Au grand balcon (deux), Dernière charge, Sous le soleil de Rome, Vient de paraître, Plus de vacances pour le Bon Dieu, La Voyageuse inattendue, Roi Pandore (ainsi que le scénario), Voyage à trois (deux), La Ronde des heures, Le 84 prend des vacances. Affiches pour le Parti communiste (deux) et pour La Vie ouvrière, une pour la CGT. Affiches commerciales pour Gerline et Kwatta. L’éditeur Guy de la Vasselais s’intéresse à Morvan.

Après le succès de la campagne Perrier, il signe en septembre 1950 un contrat d’exclusivité avec de la Vasselais. Affiches de films : La Maison du printemps, Mon ami Sainfoin, Millionnaire d’un jour, Minne l’ingénue libertine, D’amour et d’eau fraîche, Dominique, Chéri, Gian le contrebandier, La vie est un jeu, Monsieur Dupont, Méfiez-vous des blondes, Justice est faite (deux), Pigalle-Saint-Germain-des-Prés, Police sans armes, Mademoiselle Josette ma femme, Les Anciens de Saint-Loup, Vacances sur ordonnance, Taxi (ainsi que le scénario), Sans laisser d’adresse. Affiches-puzzle pour Perrier, affiche de spectacle : Yves Deniaud et affichette pour La Vie ouvrière. Dessins pour Le Film français. Scénario de La Ronde des heures. À l’automne, il rencontre Léo Ferré qui chante au cabaret Les Trois-Mailletz. Il fera de lui un portrait (encre et lavis) non daté.

En 1951, exposition à la galerie du Siècle « Du dessin humoristique à la publicité », organisée par Publimondial. Affiches de films : Nous irons à Monte-Carlo, Le Garçon sauvage, La Grande vie. Affiches commerciales : Kwatta, Argentil, Paillette, Lustucru, Savora, Grey-Poupon, Panzani, Kangourou, Caïman, Maille. Maquettes d’affiches pour de la Vasselais.

Morvan emménage à Paris, 97, avenue de Versailles, en 1952. Il participe en mai au salon des Artistes décorateurs (section d’arts graphiques). Des articles lui sont consacrés dans Graphis et Vendre. Affiches de films : Oncle Tisane, Jeunesse rebelle. Affiches commerciales : Kangourou, Savora, Karcher, Vélosolex, Bally (cinq), Boussac Antifroiss, Marie, Éléphant, Kronenbourg, Bal des Barbus, Panzani (deux), Négrita, Maille, Vedette, PTV, Sochaux, Curat-Dop. Maquettes d’affiches pour de la Vasselais. Couverture des partitions de L’Île Saint-Louis de Léo Ferré et Francis Claude et du Pont Mirabeau d’Apollinaire et Ferré.

En 1953, exposition d’affiches commerciales françaises et étrangères, au salon des Artistes méridionaux de Toulouse. Vente et publicité lui consacre un article. Affiche de cinéma : C’est arrivé à Paris. Affiches commerciales : Teinture idéale, Gévéor, Grutli, Mazda, Panzani, Meuse royale, Manda Vitt, Vittel Délice, vins de Bordeaux, Mattei, Savora, Salignac, Aromus. Maquettes d’affiches pour de la Vasselais. Les éditions PIA (Plaire, instruire, amuser), qui émanent des établissements de la Vasselais, publient, dans la collection « Printemps du monde », des livres pour enfants illustrés par Morvan : Thi-Ba la petite Annamite, Gobi le petit Sénégalais, Sara la petite Gitane, Rao la petite Hindoue, Draoui le petit Marocain, Nouk le petit Esquimau.

En 1954, Morvan, dont le contrat d’exclusivité avec de la Vasselais est achevé, continue à travailler avec lui. Un article lui est consacré dans Graphis. Affiches commerciales : BP (deux), Danone (deux), Esso (deux), Électricité de France, Firmin Grandou, Philips, Week-end, Robinson’s, Vaillant, Zénia.

En Italie, en 1955, il rencontre César, Féraud et Charpentier. Affiche de cinéma : Lola Montès et affiches commerciales : BP, Brandt, Cassegrain, Corona, Mutualité PG, Pam-Pam, Rachet, Saint-Michel, Vaillant, Taraplast, Agip. Affiche pour une firme phonographique : Léo Ferré (Odéon). Il dessine la maquette d’un foulard imprimé pour le Festival de la jeunesse et des étudiants pour la paix et l’amitié. Affiche pour la CGT.

En mai 1956, « Variations graphiques sur le thème Air France » par onze affichistes français, sous la direction de Jean Carlu, IPAC, Paris. En juin, exposition « Vendre… par l’affiche », organisée par Vendre, à l’occasion du Cinquantenaire de la fédération de la publicité, à la Grande-Galerie, faubourg Saint-Honoré, Paris. Morvan dessine toujours des affiches commerciales : Banania, Delft, l’Alsacienne, Quaker, Gitanes, Vaillant, Air France et BP.

1957 : il assure désormais la direction artistique des autres affichistes travaillant pour de la Vasselais. Affiches de cinéma : Le Naïf aux quarante enfants, Les Suspects, Ni vu ni connu, premier salon du Cinéma. Affiches commerciales : Billecart, Brandt, Danone, Delbard, Mazda, Panzani, Rano, Rosières, Salomon, Vabé. Festival de l’ESSEC. Pochette de disque pour Léo Ferré : La Chanson du mal-aimé d’Apollinaire (Odéon).

Sa fille Véronique naît en 1958. Affiche de cinéma : Le Temps des œufs durs. Affiches commerciales : L’Alsacienne, BP, Mère Picon, Meuse royale, Mir, Satam, Brandt, L’Humanité. Campagne Santé-Sobriété. Morvan décore un stand à l’exposition universelle de Bruxelles. Il dessine des pochettes de disques pour Léo Ferré : Encore du Léo Ferré (Odéon) et Yves Montand : Succès du récital 1958 au théâtre de l’Étoile (Odéon).

En 1959, affiches commerciales : L’Alsacienne, Banania, Billecart, Chévereau, Lavalette, Mallat, Mutzig, Tilt’o, BP, Amsta, Arena. Journée nationale contre le racisme et l’antisémitisme. Pochette de disque pour l’accordéoniste Jean Cardon : Surpat’ chez Léo Ferré (Odéon).

En 1960, affiches commerciales : L’Alsacienne, Belle Jardinière, Bonnet, Havas, Loden, Lesieur, Gitanes (Prix Martini), Évian, Omo, Legal, Nous les garçons et les filles, Banania, Bonbel, Buta-Therm’x, Lesieur, Montains, comité de l’orange, Perrier, Séraphin Pouzigue, la Semaine du cuir, La Vie ouvrière. Première affiche en faveur de la santé des enfants.

Le 23 mars 1961, décès de son père, Pierre Morvan, à Paris. Médaille d’or Martini pour Gitanes. Morvan participe au congrès de l’Alliance graphique internationale (AGI) en Allemagne. Affiches commerciales : Airflam, L’Alsacienne, Atlantic, Boursin, fête des pères, Gaz de France, Gévéor, Lanvin, Pupier, Mutzig, Royale, Satam, Vache qui rit, Waterman, Bally. Première affiche pour la campagne annuelle en faveur des colonies de vacances « Jeunesse au plein air ».

En 1962, d’autres affiches commerciales : L’Alsacienne, bières d’Alsace, Karcher, Postillon, Radiola, Gitanes, Salador, Huilor, Vache qui rit, Vichy, Évian, Électricité de France, L’Humanité, campagne « Jeunesse au plein air ».

En 1963, affiches commerciales : L’Alsacienne, Blédine, Franco-russe, Kelton, Petit-Bateau, Radiola, Vache qui rit, La Vie ouvrière, campagne « Jeunesse au plein air ». Pochettes de disques : sélections sonores Bordas, série « Théâtre », échelonnée de 1963 à 1965.

Morvan expose au salon des Artistes décorateurs, au Grand-Palais, en 1964. Affiches commerciales : L’Alsacienne, Blaupunkt, Révérend, Vache qui rit, Visor Pen, HB, L’Humanité, Bureau central, fête des mères pour le Parti communiste, campagne « Jeunesse au plein air ».

1965. Affiches commerciales : L’Alsacienne, Bendix, Gévéor, ELM Leblanc, Lavix, Bref, Lutti-rem, L’Humanité-dimanche. Affiches de spectacles : L’Auberge du cheval blanc, Gala au profit des sinistrés de M’Sila avec Jean Ferrat, campagne « Jeunesse au plein air ».

Morvan participe en juin 1966 à l’exposition « Première biennale internationale de l’affiche », à Varsovie, où il obtient une mention. Affiches commerciales : Bendix, Kelton, Philips, Bordas, L’Humanité, campagne « Jeunesse au plein air ».

En 1967, affiches commerciales : Radiola, Rey, 450e anniversaire de la ville du Havre, Semaine du cuir, L’Humanité-dimanche, fête de L’Humanité, campagne « Jeunesse au plein air ».

En 1968, affiches commerciales : Bendix, L’Héritier-Guyot, Primagaz, Bordas, Chamrousse, fête de L’Humanité, Secours populaire, campagne « Jeunesse au plein air ». Premières affiches pour le salon de l’Auto de la porte de Versailles et la Foire internationale de Lyon. Reprise du dessin de l’affiche de la Foire de Lyon en logos pour illustrer la plaquette du Cinquantenaire. Illustre la couverture d’un magazine Morvan Humanisme.

En 1969, affiches commerciales : Bendix, fête de L’Humanité, Semaine du cuir, campagne « Jeunesse au plein air », salon de l’Auto, Foire internationale de Lyon.

Le diplôme du XXIIIe salon de l’Enfance lui est décerné en 1970. Affiches commerciales : Bendix, Erka, Martell, Coplait, Évian, Guigoz, Bordas, TAI, cirque Jean-Richard, Euromarché de Brest, Loterie nationale, Pavillon de la nature, fête de L’Humanité, L’Humanité-dimanche, Semaine du cuir, campagne « Jeunesse au plein air », salon de l’Enfance, salon du Prêt-à-porter féminin, Unicef, salon de l’Auto, Foire internationale de Lyon.

En octobre 1971, Morvan participe à l’exposition « Internationale Plakate 1871-1971 » à la Maison de l’Art de Munich. Affiches commerciales : Bordas, fête de L’Humanité, Semaine du cuir, campagne « Jeunesse au plein air », salon de l’Enfance, Secours populaire français, salon de l’Auto, Foire internationale de Lyon.

En mars 1972, exposition « Cent ans d’affiches dans le monde » à la Bibliothèque Nationale. En novembre, exposition « Têtes d’affiches » à la Monnaie de Paris, Carréga grave une médaille à son effigie. La Société d’encouragement à l’Art et l’Industrie lui en remet une également. Affiche de cinéma : Le Grand blond avec une chaussure noire (deux). Affiches commerciales : DD, Guigoz, Emprunt SNCF, Loterie nationale, Semaine du cuir, campagne « Jeunesse au plein air », salon de l’Enfance, salon de l’Auto, salon du Prêt-à-porter féminin, Foire internationale de Lyon.

Le 30 septembre 1973, décès de Victoria Morvan, sa mère, au Kremlin-Bicêtre. Affiches de cinéma : Mais où est donc passée la 7e compagnie ?, Quelques messieurs trop tranquilles, Salut l’artiste (deux). Affiches commerciales : Loterie nationale, Semaine du cuir, campagne « Jeunesse au plein air », salon de l’Enfance, salon de l’Auto, salon du Prêt-à-porter féminin, Foire de Paris, Foire internationale de Lyon.

En 1974, affiches de cinéma : Impossible… pas français, Malher, Violence et passion, On s’est trompé d’histoire d’amour et Le Retour du grand blond (deux). Affiches commerciales : SNCF, Loterie nationale, Loto, Semaine du cuir, campagne « Jeunesse au plein air », salon de l’Enfance, salon de l’Auto, Foire de Bordeaux, Foire de Paris, Foire internationale de Lyon.

En 1975, affiches de cinéma : On a retrouvé la 7e compagnie (deux), Opération Liberté. Affiches commerciales : Semaine du cuir, campagne « Jeunesse au plein air », salon de l’Enfance, salon de l’Auto, Foire internationale de Lyon.

En 1976, affiche de cinéma : On aura tout vu. Affiches commerciales : semaine du cuir, campagne « Jeunesse au plein air », salon de l’Enfance, salon de l’Auto, Foire de Bordeaux, Foire internationale de Lyon.

En 1977, affiches de cinéma : Drôles de zèbres, Le Maestro, La 7e compagnie au clair de lune. Affiches commerciales : Secours populaire français, Semaine du cuir, campagne « Jeunesse au plein air », salon de l’Enfance, salon de l’Auto, salon du Cycle et du motocycle, Foire internationale de Lyon.

En mai 1978, a lieu l’exposition « Hervé Morvan, bouquet d’affiches » à la Bibliothèque Nationale. Affiches de cinéma : Comment se faire réformer, Les réformés se portent bien. Affiches commerciales : DD, Gaz de France, Loterie nationale, Journée des paralysés de France, Semaine du cuir, campagne « Jeunesse au plein air », salon de l’Enfance, salon de l’Auto, Foire internationale de Lyon.

En mars 1979, se tient l’exposition « Hervé Morvan » au Musée de Brest. Affiche de cinéma : Ces flics étranges venus d’ailleurs. Affiches commerciales : Loto, Semaine du cuir, campagne « Jeunesse au plein air », salon de l’Enfance, Foire internationale de Lyon. On réalise un documentaire sur son travail.

Au début de l’année 1980, il organise au Grand-Palais, dans le cadre du salon des Indépendants, une exposition d’affichistes français. Affiche de cinéma : Rodriguez au pays des merguez. Affiches commerciales : Semaine du cuir, campagne « Jeunesse au plein air », salon de l’Enfance, Foire internationale de Lyon.

Le 1er avril 1980, dans son atelier, Hervé Morvan meurt d’une crise cardiaque.

En mai 1981, présentation de la maquette des Enfants du paradis à l’exposition « Paris-Paris », au centre Georges-Pompidou. En juin, est montée l’exposition « Hervé Morvan » au château-musée de Dieppe. Véronique Morvan et Léo Kouper réalisent plusieurs affiches dont il avait préparé les maquettes : Journée des paralysés, Semaine du cuir, campagne « Jeunesse au plein air », Foire internationale de Lyon.

En juin 1983, est organisée l’exposition « Hervé Morvan » à Landerneau. Naissance de son petit-fils Benoît, le 16 août 1985. Naissance de son petit-fils Antoine, le 4 février 1989.

Du 27 mai au 12 juillet 1997, à Paris, grande exposition « Hervé Morvan, affichiste, cinéma et publicité », présentée à la bibliothèque Forney.

Louise Morvan, son épouse, meurt au mois de mars 2003.

Une certaine élégance

L’élégance est une caractéristique de l’œuvre de Morvan. Les personnages de Monsieur de Lourdines (1943), gracieux et traités dans un style aérien, élancé, qui évite la caricature, sont servis par le texte de l’affiche qui, libellé dans des caractères et des couleurs en rapport, compose une belle mélodie graphique – jusqu’au nom des salles de cinéma qui épousent la courbure de l’ombrelle !

En 1952, Sous le signe de Paris propose une dame portant chapeau et gants, dont la robe s’évase en devenant un plan de la ville. La réussite parfaite de cette image tient certes au rouge du désir, lorsque le visage et les bras de cette élégante citadine épousent la couleur du fond d’affiche. Quelques ombres sous le chapeau et dans les plis de la robe créent le relief. Le slogan, en caractères bas de casse, est imprimé en bleu, reprenant celui de la Seine sur le plan, et la marque est inscrite en anglaise dans un corps plus important. L’énergie est donnée par l’élan du personnage, tout entier tendu vers le haut et la droite de l’affiche.

En 1970 enfin, pour le vingtième salon international du Prêt-à-porter féminin, la grâce entière est dans ce voile pourpre qui s’ouvre sur un corps de femme habillé de seuls regards multicolores. Ces regards que l’artiste traitait déjà longtemps avant.

Quand le regard bouleverse

En ces temps où la publicité se nomme « réclame » et n’a pas encore accédé au statut d’art – alors qu’elle en est un à part entière, au moins sur le plan graphique, d’autant plus que le traitement du sujet n’est pas encore assisté par ordinateur – on fait une maquette, on l’agrandit selon la technique dite « du carreau », on peint à la main par grands à-plats ou au pinceau fin. Et l’on dessine d’incroyables regards.

Dans un traitement qui n’est pas exclusivement réaliste puisqu’il relève à la fois de l’illustration et de la manière propre de l’artiste, les yeux de Viviane Romance dans Feu sacré (1942), de Victoria Marino, chanteuse Pathé (vers 1945) ou de Marie-José, pour les disques Odéon (vers 1945, également) sont troublants, enjôleurs, bouleversants. Et l’on n’est pas, cependant, dans le stéréotype. À quoi tient donc cette vérité, issue d’un graphisme et d’un très grand talent ?

Symbolisme

Peu après la guerre, Morvan présente l’exposition « Publicité de demain » (1949). L’affiche est graphiquement classique, un peu austère, réalisée avec des tons sombres ou mats. Mercure et l’abondance, la colombe de la paix évoquent avec justesse les deux termes de la proposition.

Un an plus tard, pour Air France (1950), Morvan vante le colis postal avion en s’exprimant dans un registre symbolique. Le colis étant « aussi rapide qu’une lettre par avion », il est porté à bras par un personnage dont le corps est constitué d’enveloppes timbrées. Ce bonhomme volant emporte le colis dans les airs jusqu’à un beau quadrimoteur au chiffre de la compagnie aérienne. Bel appareil – les avions à hélice étaient plus beaux, en tout cas plus intéressants à dessiner que ceux à réaction – qui vole dans un ciel traité en camaïeu avec le bleu du logo.

En 1955, symbolisme encore, avec le carton d’un foulard pour le Festival mondial de la jeunesse et des étudiants pour la paix et l’amitié. Foulard qui fut imprimé en souvenir de la manifestation qui eut lieu à Varsovie du 31 juillet au 14 août de cette année-là. Colombe de la paix, toujours, réunissant dans ses pattes les couleurs des peuples du monde. On note cette persistance du moment à vouloir qu’il existe des Rouges.

Symbolisme, toujours en 1958. Un personnage marron, dégingandé, vu en transparence au travers d’un haut-de-forme retourné. De ce couvre-chef s’envolent, outre un oiseau blanc, des bribes de papier de plusieurs couleurs portant des titres de chansons. C’est là tout Montand, magicien au chapeau symbolique. Cette illustration habille un disque de la maison Odéon, série d’enregistrements en studio des grands succès que le chanteur présenta sur la scène du théâtre de l’Étoile.

Symbolisme enfin avec une pochette de disque de 1959, réalisée, là encore, pour la firme phonographique Odéon. Les personnages – un souteneur, une prostituée, ou bien, à tout le moins, deux êtres un peu marginaux – viennent participer à une surpat’ chez Léo Ferré. Ils apportent gâteaux et champagne et sont accueillis par les chiens du poète. Verres et bouteilles dansent quand entrent ces invités symbolisant l’atmosphère de quelques chansons que Ferré écrivait alors sur Paris, la rue, la nuit. Ils sont représentés, passant la porte avec leurs présents – symbolique posture d’invités, répondant à l’objet du disque : une surprise-partie. Il s’agit d’un disque de danse, enregistré par l’accordéoniste Jean Cardon.

Expressionnisme

Parmi toutes les manières de Morvan, qui sont toujours simultanées, existe une veine « expressionniste » qu’il illustre surtout dans les années 40. L’Implacable destin (1942) use ainsi d’un graphisme tout aussi implacable que son titre : visages à la fois figuratifs et stylisés, élancement du couple vers le haut à droite, c’est-à-dire une figuration classique du mouvement, de l’avancée.

Cinq ans plus tard, La Vallée de la peur (1947) évoque les couvertures des romans populaires. Les visages sont toujours des figurations stylisées et l’utilisation d’une forme de sous-titre (« Une haine sans pardon… ») annonce déjà le slogan publicitaire.

Pour Le Chevalier sans nom, un film de cape et d’épée réalisé en 1947, Morvan propose deux affiches. C’est alors courant, certains films en comptent même davantage. L’une est traitée dans un style qui, résolument, rappelle la bande dessinée, quand l’autre est davantage tournée vers la classique illustration. Les ombres de la première sont figurées par des traits, celles de la seconde par le rendu d’un drapé. Profondeur et perspectives sont différentes.

En 1949, une superbe affiche annonce Frieda où six mains accusatrices d’hommes et de femmes désignent une femme solitaire esquissée au second plan, éclairée à moitié seulement, qui paraît se retenir à son sac à main pour ne pas tomber et lutter contre cette accusation. Rouge, noir et des nuances de blanc grisé composent cette vision d’une solitude dénoncée.

Le Garçon sauvage (1951) introduit déjà la photographie dans l’affiche, en la liant au dessin. Les images, cependant, restent expressionnistes : la photographie s’interpose comme technique, mais, pour l’instant, ne change nullement l’intention. Il n’y a pas de différence fondamentale dans l’idée du Garçon sauvage, par rapport à celle de L’Implacable destin. Morvan s’essaie à ce voisinage nouveau mais il demeure fidèle au type de message transmis comme au moyen de le transmettre.

En 1975, Opération liberté sera une recherche nouvelle, le graphisme pur luttant à cette époque contre l’intrusion, de plus en plus insistante, de la photographie, qui finira par tuer le métier. Morvan cherche autre chose et, depuis deux ou trois ans, renoue quelque peu avec l’affiche de cinéma. Le noir et le rouge évoquent traditionnellement les luttes politiques et sociales. L’expressionnisme sans grande nuance est présent, mais il est traité dans une invention permanente.

On mesure, au vu de ce choix d’affiches, combien un grand artiste peut, au fil des années, se renouveler dans la constance tout en demeurant un reflet fidèle de périodes fort différentes.

L’échiquier des artistes

Se renouveler dans la constance, oui. Par exemple, en travaillant à partir d’un même thème, échelonné sur une vingtaine d’années.

En 1955, pour Max Ophuls et son film Lola Montès, Morvan crée une scène de cirque sur fond de trapèzes, d’échelles et de filins. Les visages qu’il dessine aux personnages évoquent bien entendu ceux des artistes qui les interprètent. Leur position dans l’espace, ainsi que les tabourets de scène sur lesquels ils se tiennent, laissent imaginer qu’ils sont placés sur un damier ou un échiquier, non représenté. Cette très belle œuvre va donner naissance à deux autres, échelonnées sur près de vingt ans.

En 1957, Morvan propose, en matière de pochettes de disques, une de ses plus belles créations, destinée à habiller La Chanson du mal-aimé de Guillaume Apollinaire, dont Léo Ferré a fait un oratorio lyrique. Une représentation avait été donnée, le jeudi 29 avril 1954, à l’Opéra de Monte-Carlo. Les personnages imaginés pour cette représentation scénique sont ici stylisés tels que les habillaient leurs costumes de scène, dessinés par Balmain. Le décor initial les faisait évoluer sur un échiquier, que Morvan conserve partiellement en ne dessinant, de loin en loin, que quelques unes des cases. Les couleurs sont également reprises des costumes originaux. Visuellement, cette image renvoie immédiatement à Lola Montès, dont elle reprend le fond noir sur lequel se détachent des rouges, des roses et des mauves.

En 1974 enfin, pour Violence et passion de Visconti, l’affichiste reprend le thème de l’échiquier en y introduisant la photographie. Les visages des comédiens, issus de scènes choisies, sont montés sur des pièces de bois – l’une d’elles est renversée – évoluant sur des carreaux rouges et blancs… Mais le blanc n’existe qu’en tant qu’intervalle entre les carrés rouges qui répondent à l’esprit du titre s’inscrivant lui-même dans cette couleur, tout comme celui du réalisateur. Ici, cependant, l’échiquier est régulier, géométrique, et non simplement évoqué comme dans le disque de La Chanson du mal-aimé. La perspective est rendue par un dégradé des cases, du rouge vif au rose.

On remarque le cheminement de l’idée : l’échiquier n’est pas présent en 1955, il est suggéré en 1957, il est vraiment figuré en 1974. Le choix, même partiel, de la photographie n’enchante pas Morvan. Sans doute y devine-t-il la fin de son métier, du moins tel qu’il le concevait depuis des années.

Pourquoi cet échiquier, toutefois ? Il n’est pas interdit de penser à Vermeer, dont de nombreux tableaux montrent des personnages sur un sol à damier. Certes, il s’agissait du carrelage habituel dans les habitations du moment, en particulier dans l’atelier du peintre, mais quelques unes de ses œuvres donnent la même illusion : des pièces évoluant sur des cases. Il est très vraisemblable que Morvan a été influencé ou qu’il a volontairement fait une citation picturale.

L’enfance et la joie

L’enfance, chez Hervé Morvan, ne relève jamais du gâtisme. L’image qu’il donne de petites filles et de petits garçons n’est jamais « gnan-gnan », même lorsqu’il s’agit de gâteaux ou de chocolat.

Avant 1958, il dessine surtout des garçons, ou bien des garçons et des filles ensemble (sauf pour les biscuits l’Alsacienne, évidemment). Mais, après 1958, dans l’ensemble, beaucoup plus de fillettes. Ce n’est pas un hasard : Véronique Morvan est née en 1958, après dix-huit ans de mariage. Et dans la merveilleuse série « Jeunesse au plein air », créée de 1961 à 1980 avec une confondante régularité et un constant bonheur d’imagination, garçons et filles se partagent la vedette.

Pour la belle série de livres de la collection « Printemps du monde » où de petits enfants, sous toutes les latitudes, racontent aux lecteurs de France leur mode de vie, Morvan dessine des personnages dont la tête ronde est disproportionnée. L’illustration du livre pour enfants, dans les premières années 50, n’autorise pas une vision trop osée : les limites, alors, sont posées et acceptées et c’est dans le cadre de ces contraintes que Morvan laisse aller sa fantaisie, sans perdre de vue l’aspect didactique qu’impose l’époque.

Variations sur le thème de la balançoire, les deux affiches créées pour Danone en 1954 jouent sur la couleur et la disposition du slogan. Le mot « équilibre » est ici illustré sans être paraphrasé. C’est le génie de Morvan : ses images ne paraphrasent jamais le texte que lui imposent les commanditaires.

1961 voit naître l’adorable petite fille qui va à sa toilette et emporte avec elle « son » eau de Cologne, celle du mont Saint-Michel. Sur un plateau, plusieurs bouteilles dessinent le mont. Cas typique de l’illustration sans paraphrase, mais par l’évocation. La blondeur de l’enfant n’a d’égale que celle de « son » eau de Cologne. Graphiquement, on note l’utilisation, pour le slogan, d’une police de caractères exclusivement en bas de casse (minuscules), choix typographique alors à la mode et qui persistera durant toutes les années 60 et un peu au-delà.

L’humour constant de l’auteur et la joie de l’enfance se retrouvent vers 1965 pour une commande de devoirs de vacances où petits garçons, oiseaux et ballon dessinent des couvertures pleines de fantaisie, à l’opposé du pensum que sont souvent, à ce moment-là, les devoirs obligatoires de l’été.

Humour

L’humour est évidemment l’aspect le plus connu de l’artiste. En pleine Occupation, il dessine l’affiche du film Madame et le Mort (août 1942), avec un fantôme-cible hilarant. La couleur du graphisme est assortie à l’ombre qui donne au personnage féminin son relief, comme au fond bleu de la scène.

Après la guerre (1946), le film Les Enquêtes de Roland Gauthier, au titre encore si conventionnel (les enquêtes de…, les aventures de…) marie le dessin réaliste au graphisme humoristique, celui du petit personnage à chapeau et micro, noir avec un œil blanc, qui traverse l’image en courant, son ombre grise le suivant. Un fond de bandes jaunes se mêle par endroits au beau portrait réaliste.

En 1949, « La première laine » compte parmi les plus anciennes traces de l’humour à la Morvan : personnage d’homme nu tricotant sa propre feuille de vigne, les yeux – que seuls déterminent ses sourcils – baissés sur son ouvrage et sur sa pudeur, coiffé avec une raie au milieu, le reste du visage n’étant pas figuré. Ce qui est bien compréhensible : l’homme est « à poil », on ne peut donc représenter que sa pilosité. Fond jaune alors classique pour cette affiche plutôt osée pour son temps, mais pleine de drôlerie.

1952 : une grande caractéristique de l’art de Morvan se trouve dans la belle œuvre qu’il réalise pour Panzani. Il s’agit de la fusion de l’objet ou du produit montré avec le corps du personnage. En témoigne ce cuisinier italien dont le buste est de spaghettis.

La même année, le personnage, imaginé pour Bailly, fait corps avec sa chaussure, au point que le lacet devient sa cravate. Toujours en 1952, il présente la version féminine : le bel escarpin Bailly se transforme en robe. Le slogan « La chaussure qui habille » renvoie évidemment à cette vision anthropomorphique.

En 1953, selon un principe similaire, la bière Grutli devient la femme de l’homme qui la boit, la mousse de la boisson dessinant le visage de l’aimée qu’il embrasse.

Deux ans plus tard, la même idée est reprise dans un traitement charmant pour les galettes Saint-Michel (1955), la galette en question devenant l’auréole du saint, qui n’a pas hésité à en prélever un morceau pour le déguster.

En 1957, le premier salon du Cinéma se tient aux Champs-Élysées. Le porte-voix qu’utilisent alors les metteurs en scène est conique et il s’imbrique dans trois cônes de lumière pour figurer une scène sur laquelle s’agitent deux personnages. Le fond d’affiche est noir, comme il est de tradition en matière de cinéma.

1958 voit naître l’affiche créée pour Mir. Comme le produit, c’est bien connu, nettoie tout, une ménagère à tablier de dentelle a tout lavé avec : vaisselle, émail, laine, voiture et chien, tout cela séchant à présent sur la corde d’étendage.

Mais l’hiver arrive, il faut préparer les voitures à la mauvaise saison. Pour l’huile Esso, alors vendue en bidons de métal cylindriques, Morvan imagine un ours blanc conduisant une automobile qui est une plaque de glace détachée de la banquise. Il porte casquette, lunettes et gants mais son nez coule.

1960, les temps changent et la confection industrielle apparaît. Pour les vêtements de la Belle-Jardinière, retour à l’anthropomorphisme. L’homme en complet pied-de-poule devient son propre costume et se pend lui-même sur un cintre.

Deux ans plus tard, l’eau d’Évian (1962), qu’on propose à l’époque en bouteilles de verre d’un litre, est montrée selon un procédé lettriste. Plusieurs bouteilles et des éléments transparents évoquant le verre et l’eau s’unissent pour écrire le nom de la marque. C’est une belle réussite graphique.

Et puis, vers 1969, l’humour de Morvan fait plaisir à voir, comme rend heureux l’allégresse qu’il éprouve, manifestement, à dessiner des enfants, filles ou garçons, et notamment cet adorable coquin aux joues rouges qui a tellement sali et taché ses vêtements qu’on va le mettre directement dans la machine à laver Bendix, et encore, en l’attrapant avec des pincettes. Ce qui paraît beaucoup l’amuser.

Politique et social

Après la guerre, Morvan crée des œuvres politiques et sociales dont le graphisme témoigne des espoirs du moment : l’homme nouveau dans la fraternité. Le Parti communiste a une politique nationale et, tout d’abord, nataliste. « Aider la mère de famille, c’est aider la France » (1947) reprend, qu’on le veuille ou non, l’image de la Vierge à l’enfant. Le mouvement s’étend toujours vers la droite, considérée, à cause du sens de lecture, comme le fait d’aller de l’avant. Ce même mouvement est figuré par les cheveux de la mère, auxquels se mêle un foulard tricolore.

Les Journées de printemps de la jeunesse (1948) induisent toujours le mouvement vers la droite avec un élan vers le haut. Les visages touchent aux nuages et un bouquet de fleurs rouges signe l’ensemble. Le 27e congrès de la CGT (1948, encore) répond à des exigences identiques : une femme – donc une mère, donc l’avenir – tirée vers le haut et la droite de l’affiche, aidée par qui la précède et aidant qui la suit, figurant ainsi la continuité et le renouvellement des générations, la transmission de la vie.

Vers 1949, « Avec les communistes » est encore une illustration du même propos. L’indépendance, le pain, les libertés et la paix se traduisent, en langage graphique et idéologique, par la présence d’une femme dont les cheveux vont de l’avant et qui appelle, derrière elle, un peuple invisible à la suivre. Son drapeau voit s’épanouir une colombe : c’est la partie blanche des trois couleurs.

En 1955, la Mutualité PG prend dans ses bras comme dans un nid toute une famille qu’elle éclaire de son feu chaleureux, de sa lumière protectrice : un très beau dessin évoquant une lampe ou une maison avec une cheminée.

En 1958, pour L’Humanité, le ton est plus léger mais demeure austère. Les bras sont tricolores, ils tiennent des journaux pliés dont on ne voit que la manchette. Le slogan est bref et décidé : « À présent , c’est mon quotidien ».

En 1959, reprise du thème des bras et des mains mais, cette fois, par la jonction de toutes les couleurs de peau des peuples de la terre. Le bouquet de mains s’ouvre en direction d’une colombe. C’est la Journée nationale contre le racisme, l’antisémitisme et pour la paix.

À partir de 1960, le graphisme s’ouvre au sourire. Finies les scènes symboliques, un brin didactiques. Le personnage qui lit La Vie ouvrière, journal qui est son corps même et dont le visage en est éclairé, est l’héritier des affiches publicitaires que l’auteur réalise parallèlement. La guerre est loin, la Reconstruction est achevée, la prospérité augmente. L’humour sert alors l’efficacité.

Le même raisonnement s’applique à L’Humanité, vers 1966 : les journaux pliés servent cette fois d’escalier (vers la droite de l’affiche, encore le sens de lecture) à une Marianne qui s’en va vers des lendemains meilleurs.

Entracte dramatique, en 1965, pour le gala au profit des sinistrés de M’Sila auquel, à la Mutualité, Jean Ferrat et de nombreux artistes apportent leur concours : la gravité du moment paraît imposer le retour au motif des bras tendus – mais ce sont des bras qui implorent de l’aide, sur fond de constructions brisées et de ciel rouge.

Hormis cette manifestation exceptionnelle, l’humour reste maintenant de mise et, de 1971 à 1975, Morvan va illustrer, chaque année, les couvertures du numéro « Spécial impôts » de La Vie ouvrière, avec une étonnante variation sur le thème « ne pas se laisser peler, mettre à sec, tondre, plumer, piéger ». Une suite très inventive, résolument tournée vers l’illustration humoristique, alors qu’il s’agit de traiter le sujet le plus austère qui soit.

Un authentique dessinateur

Morvan trouve quelquefois l’occasion de s’exprimer en tant que dessinateur, lors de commandes pourtant commerciales, mais qui traitent du domaine culturel. En 1955, pour les disques Odéon, il dessine Léo Ferré, son ami ; un beau portrait, à la fois réaliste et symbolique. Le disque devient note de musique. Ferré au piano tourne avec lui et la hampe de la croche, en même temps que les cheveux du poète, imprime un mouvement vers le haut et la droite. Le visage est comme éclairé par les lumières de la scène et le 33-tours brille de ses plus beaux reflets. À l’énergie et à la poésie de ce dessin de belle facture s’ajoute le rouge de la passion et du désir, en fond d’affiche.

Morvan avait une certaine révolte vis-à-vis des publicitaires. Son talent se donne davantage libre cours lorsqu’il dessine, par exemple, la pochette du disque d’un artiste qu’il admire. Là, en effet, il crée une part intégrante de l’objet qui sera vendu, et non une affiche vantant et célébrant l’objet en question. L’optique est différente, le dessinateur est moins prisonnier de l’efficacité commerciale requise et le résultat est encore plus poétique. Une maquette de pochette s’imagine et se conçoit alors sur un carré de carton léger, à la gouache et au pinceau fin pour le dessin et la recherche du lettrage. Celle du disque de Léo Ferré chez Odéon, en 1958 (Encore du Léo Ferré), est un carré de 14, 3 cm de côté où, déjà, sont figurés tous les éléments de la réalisation définitive, avec leurs couleurs. Il en va de même pour l’affiche, trois ans plus tôt : sur un carton un peu plus épais, une maquette rectangulaire de 13, 5 x 20 cm.

Toujours dans le domaine culturel, voici, échelonnée de 1963 à 1965, une très belle série de pochettes de disques pour la série « Théâtre » des sélections sonores Bordas. Et tout d’abord, le catalogue lui-même, avec cette charmante silhouette de dame dont les traits ne sont pas dessinés mais dont la très élégante vêture est une bibliothèque. Sa pose est pleine de grâce. Homère, Molière, Musset, Racine et Corneille, dits par de grands comédiens en cette période où le microsillon constitue une forme authentique de diffusion de la culture, trouvent avec le dessin de Morvan un habit à leur mesure. Les comédies reçoivent des pochettes humoristiques, les tragédies en ont d’autres au graphisme épuré, splendide, avec des clairs-obscurs ambivalents. De grands textes somptueux, d’illustres voix, des dessins richissimes, voilà une magnifique collection de disques culturels.

Photographies de Morvan

À quinze ans, mains aux hanches et bob blanc sur la tête, il regarde la mer, miroir de l’homme libre, eût dit Baudelaire. À dix-sept, il pose, regard amusé et mains dans les poches de son pantalon court. Il peint des façades de cinéma. C’est un métier où l’on doit grimper sur les échafaudages, où l’on peint des panneaux à l’échelle du fronton des salles, des immeubles, de la rue. C’est un considérable travail physique, en même temps qu’artistique. Comme les gens de sa profession, Morvan porte une tenue blanche de peintre, un béret blanc sur la tête.

Sa carte de membre (n° 186) de l’association Les Amis de Tourisme et travail et de Travail et culture, à laquelle il adhère le 10 janvier 1948, présente une photographie sans doute plus ancienne. L‘artiste est coiffé en brosse, porte une cravate claire sur une chemise sombre, et un imperméable. Il ignore l’objectif et laisse aller vers le bas un regard rêveur, avec une moue mélancolique. Sur sa carte (n° 187), la belle femme brune qu’est son épouse a l’air décidé, énergique. Il est inscrit comme décorateur, sa femme est notée sans profession.

L’homme qui, en 1956, regarde, dubitatif, l’appel à souscription pour un emprunt de la SNCF, exprimé par des affiches déchirées dont quelques lambeaux s’étalent encore sur un panneau des affichages Publiac, doit se dire qu’il est bien éphémère, fragile, l’art de l’affichage. Médite-t-il sur la fugacité de son destin ?

Voici l’homme, photographié par Willy Ronis en compagnie de Savignac, en 1958.

Voici l’homme aux belles chemises qui déplace ses panneaux. Peintre, affichiste, sont des métiers qui exigent de la place. À la maison, les maquettes, les pochades envahissent l’espace. Louise Morvan se plaint : « J’ai épousé un peintre, je me retrouve avec un homme d’affaires ». Personne n’en croit un mot, bien sûr, surtout pas elle. Elle songe peut-être au jour où tous deux posaient en amoureux au bord d’une rivière. Elle porte un grand bouquet et sourit, tandis que l’artiste, en chemise à carreaux et pantalon court, la regarde, médusé.

Voici l’homme, photographié par Doisneau en 1978, avec sa fille et Léo Kouper.

Le petit garçon à la raie sillonnant une coiffure appliquée est devenu ce monsieur à moustache blanche, à présent photographié par Alain Roger dans son atelier. Le polo sagement boutonné a fait place à une chemise à carreaux à col ouvert. Il a l’air grave et chaleureux à la fois. Tel qu’en lui-même, il reçoit un visiteur et s’entretient avec lui de son métier, qui est un art.

Pour ne pas conclure

Le colleur d’affiches du métro n’emporte plus de rires dans son sac. Son pot de colle et son échelle n’ont pas suspendu le temps qui passe et ce qu’il placarde aujourd’hui, quand il change les draps de la nuit, n’a plus beaucoup de poésie. Il ne le sait pas, il s’en moque, mais il lui manque la joie que devaient bien avoir quelque jour son père et son grand-papa, quand ils collaient sur les murs glacés du métro le sourire d’Hervé Morvan.

Bibliographie

Jean-Philippe Guérand, Rémy Jounin, Jean-Luc Morel et Hubert Isard, Les Affiches de cinéma des films comiques français en 1979, dossier de trente-deux pages dactylographiées, dédié à Hervé Morvan.

Léo Kouper, « Je l’appelais M. Morvan », in Trait d’union (bulletin du syndicat national des graphistes), n° 1, juillet 1980 (rééd. in catalogue de l’exposition de Dieppe, 1981).

Anne-Claude Lelieur et Raymond Bachollet, Hervé Morvan affichiste, collection « Affichistes », Agence culturelle de Paris, 1997.

Jacques Layani, « Le poète et l’affichiste », in Les Chemins de Léo Ferré, Christian Pirot, 2005.

Michel Archimbaud et Ariane Valadié, Hervé Morvan, The Genius of French Poster Art, Pie Books, 2010.

 

Remerciements amicaux à Mme Véronique Morvan et à M. Léo Kouper.

 

[1]. Cette biographie doit beaucoup à la chronologie contenue dans le livre d’Anne-Claude Lelieur et Raymond Bachollet, Hervé Morvan, affichiste, Agence culturelle de Paris, 1997. Elle est complétée par des archives familiales, obligeamment prêtées par Véronique Morvan.

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lundi, 03 juillet 2017

Hervé Morvan aurait cent ans

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Il herve-morvan-radiola.jpgaurait eu cent ans cette année, mais aucune commémoration, de quelque nature qu’elle eût pu être, n’a eu lieu, à ce jour tout au moins.

Hervé Morvan (1917-1980) fut un très grand affichiste, illustrateur et peintre.

Un artiste authentique.

 

 

Bibliographie

Anne-Claude Lelieur et Raymond Bachollet, Hervé Morvan affichiste, collection « Affichistes », Agence culturelle de Paris, 1997.

Michel Archimbaud et Ariane Valadié, Hervé Morvan, The Genius of French Poster Art, Pie Books, 2010.

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