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lundi, 31 juillet 2006

Télégramme

Suis de retour à Paris pour semaine de permanence. Stop. Repartirai samedi. Stop. Amitiés à tous. Stop. Layani.

15:25 Publié dans Humeur | Lien permanent | Commentaires (4)

vendredi, 21 juillet 2006

Les Bobines blanches, par Martine Layani-Le Coz

Les doigts et les mains semblent doubler de volume. Pour quelques heures, la lévitation serait un recours idéal. Les bruits, peu à peu, se sont éteints avec le jour ; seul, le marteau des secondes cloue l’avenir dans le noir de la nuit qui ne trompe pas longtemps. Très vite, sur les pas des souris courant au grenier, sous la mélodie du rossignol et dans le braiement de l’âne, l’aube verse son anis au-dessus des lits moites.

 

Il est trop tard pour appeler au téléphone des amis, des parents. La poste est fermée. Le compagnon dort. Que redouter du calme artificiel, si ce n’est la tromperie essentielle, cette croyance que le monde se repose, que tout est suspendu ? L’inactivité n’est pas le repos.

 

Chez quelqu’un, l’opération à venir gâche tout l’été, si bien que les bains ont un air de dernier moment. Chez d’autres, la fatigue due à l’âge fait passer les minutes dans un tamis d’étuve incertain. Et comment aider ceux qui ne disent et ne diront jamais rien ? L’éloignement des siens fige les situations en autant d’instants que de gouttes recueillies quand la vie est océane. La démesure du noir se fait sentir, confondant heures et minutes, kilomètres et années.

 

Le passé et l’avenir se donnent la main au-delà des présents individués. On écrit des lettres, des cartes pour se rassurer. On y couche des mots comme en sommeil, cependant que d’autres sont en guerre perpétuelle pour le langage de l’histoire, ailleurs.

 

La respiration calme cède aux inflexions de l’été, quelque temps, puis la lumière, qui n’a pas de temps à perdre, vient, par reflets interposés, rappeler à l’exigence de la vie et tout reprend son cours naturel. Les couleurs, en vedettes, défient l’écran de nos intelligences humaines.

11:25 Publié dans Humeur | Lien permanent | Commentaires (2)

mercredi, 19 juillet 2006

À la patience

Nous ne nous connaissons pas beaucoup, c’est le moins que je puisse avouer. Je ne vous ai jamais énormément fréquentée. Quand j’ai dit que j’allais vous écrire, Martine a répondu : « Tu ne sauras pas quoi lui dire. » Elle n’avait pas tort. Les femmes n’ont jamais tort.

 

Lorsque mes filles étaient petites, je vous avais un peu apprise, mais c’est terminé. C’était surtout l’amour pour mes enfants que, par alchimie, je transmuais en patience. C’était mon rôle : le père est un sorcier ou n’est pas.

 

Je suis toujours extrêmement étonné lorsque j’entends parler de « prendre son temps. » D’abord, où le prendre ? C’est une aberration. On n’est pas immortel, on n’a jamais le temps. Je voudrais brûler plus vite encore. Il est des gens qui se conduisent comme s’ils ne devaient jamais mourir. Je ne peux pas les comprendre. Je me comporte en permanence comme si je devais mourir dans l’heure et encore, je trouve que tout est trop lent. Contre l’absurdité de notre condition, contre l’obligation qui nous est faite de mourir, je ne sais que la hâte, l’impatience, le désir paré de robes mordorées, de tuniques anciennes, chaussé de spartiates taillées dans le cuir de la douleur de vivre et de l’appréhension permanente de l’avenir. J’aimerais, en tout cas, que vous acceptiez de me donner votre adresse afin que nous puissions convenir d’un rendez-vous. Il pourrait n’être pas inutile qu’enfin, nous conversions. Je ne saurais garantir que notre rencontre sera fructueuse. Néanmoins, nous pouvons tenter de mieux nous savoir. Je suis certain que, si j’avais l’honneur et le plaisir de pouvoir contempler vos yeux, quelque chose me convaincrait de faire davantage l’effort de vous aimer et me donnerait la force sentimentale de demeurer à vos côtés.

 

Quelques amis qui vous connaissent m’ont dit que votre visage était empreint d’une douceur virginale. Je veux bien les croire sur parole, mais j’aimerais me rendre compte par moi-même de la splendide humilité de vos traits. Dans votre église, j’aimerais assister à l’office dont, depuis ma naissance, je me trouve privé.

 

J’espère de tout cœur que vous accepterez de répondre à cette lettre énervée et que vous prendrez en considération ma très lamentable prière.

 

En attendant, donc, de connaître votre adresse, je vous fais parvenir cette lettre, poste restante. Vous la retirerez au bureau des jours paisibles.

samedi, 15 juillet 2006

À mon rasoir

Vous rasez le fil des jours et la menace grisée qui me cerne, attentivement, avec précision. En cela, vous n’êtes pas sot. Vous passez le temps quotidien au fil acéré d’une double lame interchangeable, disposée en haut d’un manche de laiton. Je n’entends pas par là que vous vous y prenez comme un manche. Ce serait vous désobliger. Il reste que votre caresse est hypocrite puisqu’elle peut se révéler griffe ou coupure. Il faut se méfier de vous, chaque matin que Dieu fait, lorsque vous tranchez dans la mousse fraîche, vive, que me délivre une bombe achetée au plus proche supermarché et dont la consistance m’indiffère. J’achète toujours la moins chère, pourvue qu’elle soit sans odeur.

 

 

On parle d’un raseur pour désigner un importun, on dit d’une chose ennuyeuse qu’elle est rasoir. Ce n’est pas très aimable. On dit encore « raser les murs » pour signifier qu’on passe le plus discrètement possible. La métaphore, en ce qui vous concerne, est peu flatteuse. Elle s’inscrit au registre des choses sans gloire, vergogneuses, sans lustre ni éclat. Pourtant, vous êtes utile, vous êtes mon complice puisque nous sommes seuls, vous et moi, à savoir la couleur amère du poil que nous supprimons d’un commun accord ; j’aurai garde, cependant, d’omettre votre fourberie, celle qui aboutit trop souvent à la blessure, certes légère, mais inesthétique et désagréable. Je pense qu’en réalité, vous vous vengez de votre regrettable réputation par de petites mesquineries de ce tonneau-là. C’est dommage. Je vous apprécierais empreint de davantage de noblesse. Après tout, quand on porte une lame à son côté, une lame à ses armoiries, c’est qu’on est de haut rang, il me semble. Ne troublez donc pas votre sang bleu en faisant couler mon sang rouge. Personne n’a rien à y gagner et je pourrais fomenter une révolution s’il m’en prenait l’envie. Un rasoir sur l’échafaud, voilà qui ne manquerait pas d’originalité. Faire couper une lame par une guillotine, pour un poète, c’est tentant.

vendredi, 07 juillet 2006

Amitiés

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(Mon père est ingénieur, film de Robert Guédiguian, 2004)

 

Nous partons pour le Lot. La rue Franklin reste ouverte et se manifestera de temps en temps. À vous.

 

Jacques et Martine.

20:24 Publié dans Humeur | Lien permanent | Commentaires (0)

No tombe (de haut)

Habituellement, je m’abstiens ici de toute remarque contre Amélie Nothomb. J’entends par là que je ne me laisse pas aller à dire tout ce que je pense de sa personne et de ses publications. Je le fais essentiellement, on le sait, pour l’ami De Savy. Quand j’aime bien quelqu’un, je respecte même ce que je ne peux pas supporter chez lui. Riez, riez, ce n’est pas facile, en réalité. Je sais que Benoît, notre correspondant au Québec, apprécie aussi cette jeune femme, au moins partiellement. Tolérant comme je suis, je ne dis rien. Je ne dis rien non plus, alors que Pierre Bosc, notre correspondant en Roussillon, ne la déteste pas.

 

Je voulais toutefois, ce matin, vous proposer le lien vers l’entretien imaginaire qu’a eu notre ami Dominique, prince des philologues, avec la reine du torchon de septembre. Or, j’apprends, à ma totale stupéfaction, que le texte de cette rencontre est à prendre au second degré, Dominique appréciant Amélie Nothomb. On m’aurait dit ça, j’aurais éclaté de rire. Mais non, c’est vrai.

 

Il me faudra l’été pour m’en remettre.

12:19 Publié dans Humeur | Lien permanent | Commentaires (10)

Entendu en réunion

J’anticipe sur la suite.

On va accélérer rapidement.

C’est une question récurrente qui revient.

L’ordre de grandeur, c’est aux alentours de.

Sur la base du volontarisme.

On va tester dans une période expérimentale.

Il avait capitalisé une expérimentation forte autour de (comprendre : il avait l’expérience de.)

La caractéristique d’utiliser des systèmes intégrés autour d’un éditeur (comprendre : Microsoft Office.)

Participation aux e-sup days (comprendre : ?)

Je ne peux pas m’empêcher d’une perfidie.

jeudi, 06 juillet 2006

À ma chemise

Vous n’êtes pas d’un homme heureux, et, disant cela, je ne parle même pas du fait que l’été vous transforme en torchon mouillé, surtout dans la cuvette parisienne sous pression insupportable. Vous êtes la liquette repassée chaque matin par mes soins, mais n’abritez que des déconvenues. Il paraît que je suis un repasseur émérite et que, lorsque vous sortez de la machine à laver, vous conservez encore, au moins aux manches, le pli quasi militaire que je vous avais donné lors du repassage précédent. Cela ne vous rend pas plus apte à transformer l’horrible en ineffable, le courant en inédit. Et pourtant... Écoutez-moi.

 

Quand j’avais dix-sept ans, on vous portait sur le pantalon, de préférence sanglée d’un large ceinturon. Vous avez ensuite réintégré les braies fort sagement et la ceinture a disparu. J’ai observé que cela revenait : les jeunes, aujourd’hui, vous portent aussi à l’extérieur. Vous savez, tout ça, ça va, ça vient. Les modes... Tout passe. Je vous ai connue cintrée (on disait : « près du corps »), avec des pinces dans le dos et, rétrospectivement, je me demande comment on faisait pour vivre aussi serré dans ses habits, car le pantalon était du même acabit : taille basse, ultra-moulant... Il est vrai que nous étions filiformes, en ces temps. Encore que les personnes plus âgées et plus grosses étaient vêtues de la même façon. Je vous ai connue à grands carreaux, à tout-petits carreaux, à rayures plus ou moins larges, en coton, en synthétique, en mélange des deux et même en crépon, avec cet aspect de papier agréable au toucher et si étonnant à sentir sur sa poitrine nue, surtout au bout des seins. Il paraît que vous pouvez être de soie mais je ne vous ai jamais portée ainsi : vous êtes alors trop chère pour moi. Je vous ai vue à manches longues, à manches courtes, avec des boutons de nacre, d’autres de plastique, avec poignets « mousquetaire », avec poignets sans boutons impliquant des boutons de manchettes. Je vous ai sue avec ou sans poche de poitrine. Je vous ai portée presque transparente ou opaque, à col boutonné ou non, à col pointu ou rond, refermé ou échancré, avec ou sans cravate. Ce n’est pas rien, une chemise, vous savez. Vous pouvez être fière de vous. C’est vous qui dessinez aux hommes des dorsaux magnifiques, qui leur sculptez les épaules, qui leur faites un dos que regardent les femmes.

Définitivement et à tout jamais éternellement pour toujours pour toute la vie

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mercredi, 05 juillet 2006

Au Lot

Monseigneur,

 

Je vous ai découvert en 1975, par la grâce d’un ami connu auparavant au lycée, à Marseille. Bien que né à Saint-Germain-en-Laye, il était, par sa grand-mère maternelle, originaire de chez vous. Il m’a fait cette fois-là, sans le savoir, un cadeau immense, m’offrant la possibilité de trouver une terre d’adoption où j’ai poussé de nouvelles racines. À bord de ma deux-chevaux d’alors, je vous avais rallié au départ de Marseille et ce fut un enchantement.

 

On vous qualifiait jadis, sur les panneaux touristiques, de « Terre des merveilles ». L’expression était singulière et digne de vous, de vos plus de quatre-cents monuments et sites classés. On l’a, depuis lors, remplacée par le slogan, bien plus prosaïque : « Une surprise à chaque pas. » Quand la merveille cède le pas à la simple surprise, il y a quelque chose qui ne va plus. Mais je n’ai pas besoin de cela, j’ai appris à vous connaître bien plus secrètement, au fil des années incroyablement vite écoulées. À deux reprises, j’ai loué à l’année ma part de votre territoire. Une fois, c’était dans une école de village, désaffectée. À présent, c’est un bout de maison dans un hameau minuscule. Si je ne compte pas ceux qui habitent l’autre partie de la bâtisse, le premier voisin est à deux-cents mètres. Je dis toujours : « Mon bout de Lot loué » et c’est exactement cela. Je jouis, pour un peu d’argent, d’un morceau de terre des merveilles.

 

Je vous ai fait découvrir à de très nombreuses personnes. Toutes sont tombées amoureuses de votre splendeur (j’aimerais à ce propos savoir pourquoi on tombe amoureux, pourquoi on tombe enceinte : quelle est cette idée de chute impliquée par ce verbe, alors qu’il ne s’agit nullement de choses honteuses ?) Il y a votre architecture magnifique et votre gastronomie hors-pair, hors-concours, qui ferait se lever Lazare, sa serviette autour du cou. Il y a vos paysages infiniment différents. On ne compte plus les auteurs et les artistes qui se sont installés chez vous, à commencer par André Breton, mais il n’est pas de grand écrivain quercynois, c’est dommage.

 

Plus tard, j’avais composé pour vous une petite chanson de rien du tout qui, demeurée sans musique, doit dormir dans mes cartons. Elle commençait ainsi : « Nous avions le Lot à portée d’oreilles / Quand il bruisse un peu dans l’été qui court / Et que dans le vert d’arbres de secours / Vient mourir le bruit de mille merveilles / Les chevaux Peugeot broutaient le bitume / Chaque tour de roue était un appel… » – le reste à l’avenant : je n’ai jamais su par cœur un de mes textes.

 

Dans trois jours, je partirai vous rejoindre, en Renault cette fois. La voiture connaît le chemin par cœur, elle ira seule.

Au désespoir

Sale type,

 

Je vous connais depuis toujours. Quand ma jeunesse battait pavillon noir, vous étiez, comment dire, métaphysique, existentiel, et vous êtes, en ces heures de drapeau gris, devenu réel, concret. Vous êtes le rictus de cette société fatiguée. Je vis avec vous, ce qui ne signifie pas nécessairement que nous vivions ensemble. Autorisez-moi cette nuance, je vous prie. Et puis non, taisez-vous, cest moi qui parle.

 

Depuis trop longtemps, vous battez la semelle sur le bitume de ma vie. Vous êtes le proxénète de ma joie de vivre, mais elle en a assez de vous donner son bas, chaque soir. Allez donc chez le coiffeur et demandez-lui quil vous fasse une autre tête, celle-là me dégoûte. Quand vous vous verrez dans le miroir de votre figaro, vous comprendrez. Et puis, entre nous, si vous pouviez vous installer ailleurs que chez moi, ça marrangerait. Je suis bien persuadé que dautres ont de quoi vous loger. Cherchez un peu, voyons.

 

Vous vous contenterez de cette courte adresse, salaud. Vous naurez pas meilleure apostrophe. Je la posterai sans apposer de timbre et ainsi, mes amis postiers vous feront payer une surtaxe.

Au facteur

Vous êtes l’ami de tout le monde. Il en est peu. Je ne connais guère de métier qui soit aussi apprécié de tous. Quand il n’y a pas de courrier, on est désolé, et je pense toujours à Pagnol : « Les lettres, c’est moi qui les porte mais ce n’est pas moi qui les écris. » C’est tout simple et c’est si juste néanmoins. Combien de fois ai-je vu des personnes déçues – combien l’ai-je été moi-même – d’avoir à attendre jusqu’au lendemain ! Elles repartaient bredouilles, plus tristes qu’un pêcheur que les poissons auraient nargué. On vous dit « préposé » depuis quelques années, mais tout le monde continue à vous appeler « facteur », je veux dire : dans la réalité, et voilà que je suis pris d’un doute. Les décisions administratives ne seraient donc pas le réel ? Ah, ce serait magnifique, ça. Les technocrates décideraient des choses et le peuple entier s’en moquerait comme de sa première jaquerie. Il faudra y penser.

 

Je suis d’une famille de postiers. Mon grand-père était facteur, il le fut durant quarante ans. Quand j’étais petit, il était en poste à l’Assemblée algérienne, ce qui m’ouvrait droit à des goûters. Je revois vaguement quelques images, le jour de Noël, je présume : de longues tables auxquelles étaient assis de nombreux enfants bien habillés. Sur les tables, des boîtes de friandises enrubannées. Une photographie complète mes souvenirs : il devait y avoir un spectacle, puisque tous les petits invités regardent dans une direction bien précise, avec de grands yeux. Il n’en est qu’un qui regarde ailleurs, l’air triste et inquiet, c’est moi. Allez comprendre pourquoi. Rien n’a changé. Aujourd’hui, dans une foule, je suis celui qui regarde ailleurs. Je n’en rajoute pas, vous savez. C’est vrai.

 

Quand vous passez, à Noël, proposer cet almanach désuet qui est une ancienne tradition de votre métier, je vous accueille avec chaleur et achète toujours cette publication que je n’ouvrirai jamais. Je vous propose un verre que vous refusez systématiquement, arguant du fait qu’il vous est difficile de boire avec chacun. Je comprends fort bien, encore qu’avançant cela, je ne pensais pas nécessairement à de l’alcool – je conçois toutefois qu’il soit également impossible d’avaler trente ou quarante jus de fruits, l’un après l’autre. Au vrai, vous ne venez pas chaque année, je ne sais pas pourquoi. Et puis, les choses ont changé : vous n’êtes jamais le même, d’une année sur l’autre. Ce n’est pas important, me direz-vous, puisque c’est le facteur que je reçois, pas la personne. Toutefois, il est impossible de nouer la plus petite relation : dans l’année, je ne vous vois pas, vous apportez votre offrande au moment où je suis à mon travail.

 

Je vous adresse cette lettre d’amitié que, pour une fois, vous n’aurez pas à distribuer.

mardi, 04 juillet 2006

À un microsillon

Je n’ai jamais cessé de vous trouver beau, dans votre costume de sillon noir, avec, au milieu, votre chapeau rond au chiffre de la firme phonographique, chapeau percé d’un trou. Oh, non, ne voyez là aucun regret, j’achète et écoute aussi des disques compacts, mais, comment dire ? Je suis attaché à vous. Dans ses souvenirs, Polnareff disait n’avoir aucune nostalgie « de ces grandes pizzas noires. » Pizzas, non mais ! Quelle outrecuidance ! Il est vrai que l’image est plaisante et puis, Polnareff, je l’aime bien.

 

J’aime voir briller des reflets sur votre surface lorsqu’on vous incline vers la lumière, ainsi que les yeux d’une femme qu’on fait se cambrer dans ses bras. J’aime vous saisir et vous tourner d’un côté ou de l’autre sans vous toucher des doigts, le pouce, simplement, fixant l’équilibre tandis que le majeur se glisse sous vous et se pose sur votre petit trou. Vous allez dire que j’exagère et que ma description est osée. Il n’en est rien, c’est ainsi qu’on tient un disque.

 

Pour vous lire, il fallait un électrophone qu’on appelait aussi tourne-disques. Cet appareil a fait place, par la suite, à  un électrophone stéréophonique, puis à une chaîne stéréophonique dite chaîne stéréo, qui devint chaîne de haute-fidélité et, plus couramment, chaîne hi-fi. Le plateau sur lequel on vous posait était, au début, entraîné par un galet. On a vite su faire mieux, avec la transmission par courroie. On a même inventé l’entraînement direct mais c’était trop onéreux, le système par courroie est demeuré le prince. On posait sur vous un bras de lecture dit bras, terminé par un saphir qui devint ensuite un diamant, lorsque le bras, prenant du galon, se vit flanqué d’une tête de lecture ou, mieux, d’une cellule. On sut régler la pression de celle-ci par un système de contrepoids, pour qu’elle abîmât le poins possible le sillon. On apprit un jour à corriger le battement latéral du bras à l’intérieur du sillon, mouvement inévitable compte tenu de la rotation et du frottement ; on inventa un système qu’on se hâta de désigner sous le nom d’anti-skating. On alla jusqu’à imaginer une petite brosse tournante, disposée au bout d’un bras supplémentaire, qui venait vous débarrasser de toute poussière superfétatoire juste avant que passe le diamant. Incroyable ! Autrefois, pour vérifier la régularité de la vitesse du plateau, on disposait une rondelle de carton pompeusement appelée stroboscope ; elle était pourvue de hachures à intervalles réguliers ; il convenait que, visuellement, elles apparussent comme un cercle pour que la vitesse fût bonne. Bah, c’était bien empirique. Sans mentir, je vois à l’œil nu si vous tournez ou non à la bonne vitesse, rien qu’en regardant votre étiquette centrale que les snobs nomment label. Au fil des années, les progrès de la pétrochimie vous ont rendu de plus en plus léger. Depuis 1970 environ, vous êtes même incassable. Que d’attentions pour une galette noire ! Sur la chaîne de haute-fidélité, vous étiez royal, chouchouté, posé sur un trône. On vous aurait presque envié. Vous étiez monophonique, on vous fit multiphonique. Puis le terme changea : vous fûtes baptisé stéréophonique et l’on créa le fin du fin, la gravure universelle qui permettait la lecture sur tous les appareils. Là, de royal, vous deveniez impérial.

 

Quand le CD est arrivé, dans les toutes premières années 80, on a crié au miracle de la reproduction sonore. Dédaigneux mais un peu inquiet, vous avez résisté jusqu’en 1991, date à laquelle il vous a définitivement supplanté. Votre règne aura duré à peu près quarante ans, depuis que le père Barclay a ramené le brevet des États-Unis et que, petit à petit, vous avez vous-même tué le soixante dix-huit tours alors en vigueur. Vous êtes mort… provisoirement car, malin comme pas deux, vous revenez depuis quelque temps sous forme de tirages limités, de parutions exceptionnelles et, tiens, cela se vend, on dirait… Vous êtes rusé. Et puis, petit à petit, on a commencé à murmurer, puis à dire de plus en plus haut, que, tout compte fait, le son « parfait » du CD, pur de tout craquement, eh bien, mon Dieu, ce n’était pas si bien que ça… Aujourd’hui, à voix basse encore, on va répétant que, ma foi, le son du microsillon était bien meilleur, beaucoup plus chaud. Bien sûr, les craquements… Mais finalement, ce n’était pas très important. On dit des choses comme ça, oh, en douce, bien entendu, pour ne pas passer pour un crétin, mais on le dit, et pas seulement chez les vieillards gâteux de mon espèce…

 

Dans votre version trente-trois tours de trente centimètres de diamètre, vous proposiez, grosso modo, quarante minutes d’écoute et, évidemment, il fallait vous retourner entre-temps. C’est à mon avis la seule chose que le CD ait réellement apporté : ne plus avoir à tourner le disque. La durée d’enregistrement a été considérablement augmentée, c’est bien, mais on s’est aperçu que, décidément, beaucoup d’artistes n’avaient pas suffisamment de choses à dire pour « tenir » le temps d’un CD. C’est amusant. Au vrai, vous avez créé une notion, au travers de votre limitation technique, la notion d’album, mot d’ailleurs impropre. Quarante minutes, à peu près trois quarts d’heure, c’était votre carte de visite, en quelque sorte. Les firmes – on ne disait pas encore les majors – ont fini par tailler dans l’œuvre des artistes des albums (on disait aussi : trente centimètres ou grand microsillon) en écartant tel morceau relégué sur votre petit frère le quarante-cinq tours (dit aussi SP ou EP selon qu’il fût ou non extended playing). Vous étiez devenu un tout et l’on vous présentait lors d’une « rentrée », c’est-à-dire un spectacle parisien doublé d’une tournée en banlieue puis en province. C’est pour cela qu’en 1964, on vous a généralisé, abandonnant à l’assistance publique votre prédécesseur, le vingt-cinq centimètres avec qui vous coexistiez depuis le début ou presque. Pour faire la même chose avec un CD, il fallait sélectionner davantage encore de morceaux et tous n’étaient pas à la hauteur. Chez vous, déjà, il faut bien le dire, il arrivait qu’un bon quart de votre contenu ne fût pas très intéressant.

 

Et puis, il y a la question des pochettes et là, naturellement, vous êtes imbattable, avec vos beaux atours de grandes dimensions qui autorisaient des photographies et des textes, et même, tenez-vous bien, une mise en pages réelle et une typographie lisible. Je sais, je dis « typographie » par abus de langage, c’était de l’offset, ne me reprenez pas sans cesse, c’est énervant. Je sais même des pochettes sur beau papier, avec des livrets intérieurs magnifiques. Le CD, comment lui en vouloir, ne peut pas rivaliser avec vous.

 

Comme je suis un peu tordu, vous le savez d’ailleurs, il m’arrive, au rebours du plus grand nombre, de remplacer des CD par des microsillons. Si, si… Je suis toujours à contre-courant, je ne le fais pas exprès. Je sais bien que l’avenir de la musique (je veux parler, naturellement, de la musique enregistrée) est la dématérialisation. Dans quelques années, il n’y aura plus de disques, d’aucune sorte. Cela ne m’empêchera pas de vous aimer. Nous sommes déjà un vieux couple, que risquons-nous alors ?

À l’amitié

Chère amie,

 

C’est bien le moins que je puisse dire en m’adressant à vous. Je voudrais vous parler, vous dire combien, souvent, vous m’avez déçu. Souvent, oui, très souvent. Et pourtant, cet amour que j’ai pour vous persiste à croire en nos lendemains. Chaque fois, je reçois à bras ouverts l’ami nouveau et, avant lui, le simple espoir de la rencontre neuve. Cette lueur qui perce, ce fil blanc d’aube, lorsque le ciel se déchire, trouant les ténèbres avec une insistance tranquille. Après l’aube, il y a l’aurore, et la couleur. Voilà comment je vous vois. Je ne vous aime que dans la distinction et la finesse. J’ai horreur de saucissonner et de me faire taper sur le ventre. Le côté « Mon ami, moi, à la vie, à la mort », le tatouage du sentiment, très peu pour moi, souffrez que je préfère l’exquise discrétion.

 

Et pourtant, disais-je… Combien de fois m’avez-vous rendu mes lettres, combien m’avez-vous signifié que vous ne désiriez pas renouveler mon bail (car c’est vous, la propriétaire, naturellement). Vous avez été d’une cruauté sans nom, mais aussi sans fard : même pas maquillée, même pas cachée, vous avanciez à visage découvert, dureté en avant, pour frapper, déchirer, démantibuler, disséquer. C’était alors le début d’un temps noir, lourd et froid en même temps. Je savais qu’il faudrait attendre l’aube, mais quand ? Sous nos latitudes, c’est toujours vers les quatre heures du matin qu’il fait le plus froid, en toute saison. C’est l’heure du couteau qui transperce la moelle. Dans ces moments où vous me trahissiez, il était toujours quatre heures du matin, en permanence.

 

Pourquoi vous comportez-vous comme l’amour ? Parce que vous êtes l’amour, cette espèce de fleur malade de sa fragilité en même temps que de sa force. Cette fleur qui s’épanouit et se fane à chaque moment, quoi qu’on fasse. Dans votre carosse, parmi vos laquais, j’étais l’invité d’un moment, comme, en amour, je fus cent fois le passager provisoire, prêt à être débarqué au prochain relais de poste, voire au milieu du chemin. Est-ce parce que vous êtes une dame qu’il faut vous respecter et, surtout, tout admettre, tout accepter ? Vraiment, chère amie, faut-il que je sois fidèle et, dans ma désespérance habituelle, coutumière, plein d’espoir malgré tout, pour continuer à vous célébrer et ne désirer qu’une chose, marcher à vos côtés. Même empierrés, vos chemins m’attirent, ils sentent le châtaignier d’automne.

 

Je vous baise les mains.

lundi, 03 juillet 2006

À un censeur

À cette époque-là, on disait « censeur » à celui qui se nomme désormais proviseur-adjoint. En février 1966, j’avais commis quelque ânerie avec deux camarades de ma classe de 4e. Faire des bêtises n’est pas interdit, ce qui est interdit, c’est bien connu, c’est de se faire prendre. Ce fut le cas de deux d’entre nous. Un surveillant zélé nous emmena chez vous, censeur qui, apprenant les faits, commençâtes, étrange maniérisme assymétrique, par nous donner à chacun trois gifles sur la joue gauche. Elles n’étaient pas fictives, non, pas des gifles de cinéma, mais il se trouve que j’ai la peau dure. Vous avez demandé ensuite la dénonciation du troisième élève, ce que, d’un regard plus qu’assassin, j’interdis immédiatement à mon alter ego, déjà en larmes et prêt à tout lâcher pourvu qu’il n’eût pas d’ennuis. Alors se mit en route la procédure du conseil de discipline. Quinze jours plus tard, deux surveillants venaient me chercher en classe, encadrant ma modeste personne comme celle d’un dangereux criminel et me remettaient à mes parents, à qui la secrétaire du proviseur venait de signifier que j’étais un voyou. Exclusion définitive. Le lendemain matin, j’entrais dans un autre lycée.

 

Où êtes-vous, censeur, aujourd’hui ? Cendres dans quelque cimetière marseillais, sans doute. Vous avez pu mesurer l’inanité de vos baffes, du moins je l’espère pour vous. J’ai oublié votre nom et votre visage, il me semble seulement que vous étiez brun. Dites, quand j’y pense, des claques plus une comparution devant votre tribunal, c’était une double peine, non ? Maintenant, vous n’oseriez plus, ce ne serait plus possible. Et puis, après tout, ces trois gifles, je les avais bien méritées, je le reconnais bien volontiers, mais peut-être eussiez-vous dû, alors, en rester là ? C’était un drôle de temps, n’est-ce pas ? Tout ce bruit pour trois fois rien…

 

Deux ans plus tard, c’était Mai-68. Tout cela, d’un coup, était renvoyé aux archives d’un Moyen-Âge du système scolaire. Et quand je vois ce qui se passe à présent dans les écoles, je ris doucement – et bien jaune – en repensant à vous, oublié, dans votre glaise. Allez, crevez tranquille, continuez.

À un cahier

Ce qui est formidable avec vous, c’est que vous pouvez contenir n’importe quoi, un trésor ou un infâme brouillon. Vous acceptez tout et vous vous taisez. Vous n’êtes vraiment pas regardant. Lorsque vous êtes journal, vous conservez pour mémoire des événements dépassés à l’instant même où on les consigne. Ils ne sont rien mais vous êtes tout, transformé que vous êtes en coffre-fort plein d’une urgence sentimentale. Chez Clairefontaine, on vous a donné depuis longtemps des titres de noblesse : il y a cinquante ans déjà, cette maison annonçait « Couverture lavable », ce qui était une première, la plastification étant alors rarissime ; sous le même blason, on a droit, depuis des décennies, à un papier spécialement traité. Il ne faudrait pas, néanmoins, vous prendre pour ce que vous n’êtes pas : un personnage. Je n’aime pas beaucoup votre air avantageux. Vous vous habillez en petits ou grands carreaux, en lignes, en pages blanches, en alternance de pages quadrillées et de feuilles de dessin, en petit ou grand format, ce dernier divisé en 21 x 29, 7 ou en 24 x 32 centimètres. Vous vous faites le dos à spirale ou bien vous êtes agrafé. À partir d’un certain nombre de pages, vous avez l’échine thermocollée, bref, vous nous présentez la galerie des ancêtres, tous alignés sur les rayonnages du papetier et, de surcroît, vous déclinez quelques coloris épars. Vous en faites un peu trop, à mon sens. Soyez humble, cela ne messied point aux gens de votre espèce. Après tout, vous n’êtes qu’un ramassis de pages et vous contenez souvent des inepties, alors, un peu de silence, je vous prie. Et puis, l’ordinateur a fortement ébranlé votre trône, n’est-ce pas ? D’une pirouette, vous avez rétabli votre équilibre et assujetti l’écriture manuscrite à votre pérennité. Ne vous croyez pas trop malin ; cela pourrait n’avoir qu’un temps. Ce sont là contorsions, jeux d’équilibriste ou travers maniaques de professionnels de la politique. N’allez pas vous mêler à eux, ils sont plus retors que vous et, pour eux, vous n’êtes qu’un outil. Ils se prennent pour l’Olympe quand vous visitez à peine le carrefour Pompadour, sur la route de Créteil. On a les artères qu’on peut et, en parlant d’artères, il se trouve que les vôtres commencent à vieillir, aussi, évitez l’embonpoint, conservez une hygiène et délaissez les dîners en ville. Vous êtes mieux à votre place sur une table de travail, beau peut-être mais surtout utile. La lampe d’étude vous convient plus que la lampe à bronzer. Fuyez les paparazzi qui voudront photographier votre couverture. Contentez-vous d’être un honnête cahier et montrez-vous plus exigeant sur ce que vous serez appelé à contenir. Préférez servir Flaubert plutôt qu’un écrivaillon dans mon genre.

À un cinéaste

Quand je revois vos films pour la quinzième ou vingtième fois, je me rends compte du métier qui était le vôtre et de la solidité de votre œuvre. J’ai beau connaître au détail près chaque image et avoir en tête la quasi-totalité du dialogue, je me laisse prendre, chaque fois, à votre piège artistique. « Vous connaissez mes films mieux que moi », m’avez-vous dit un jour. C’était excessif, évidemment, mais enfin, je les connais un peu, c’est vrai.

 

Je ne vous ai pas rencontré souvent. La première fois, c’était dans ce café situé à cinquante mètres de chez vous. J’étais en avance et je vous guettais. Je vous ai vu arriver, aussi tranquillement que si nous nous connaissions depuis sept siècles, avec cette évidence de la simplicité qui fait les grands. Aucun goût du paraître. Rien. Vous êtes entré et avez regardé autour de vous. Vous ne m’aviez jamais vu. C’est moi qui suis venu vers vous, forcément. Vous étiez étonné de me voir déjà là – je suis toujours en avance ; je n’ai jamais été en retard à un rendez-vous, jamais. Nous avons discuté et j’ai eu, bien sûr, le sentiment de subir un examen de passage, mais ce fut plutôt facile. Je savais mon sujet. Je vous ai demandé si, depuis votre treizième film sorti deux ans plus tôt, vous aviez un projet en préparation : « Il y a eu quelques idées, qui n’ont pas décollé. L’oiseau ne s’est pas envolé », avez-vous répondu, ou à peu près. Et vous avez tenu à payer les consommations.

 

Les deux autres fois, ce fut chez vous. Chez vous, ça ressemblait au décor de vos films. Je n’étais pas dépaysé. « Vous avez l’âge de mon fils » : c’est une des rares paroles un peu personnelles que vous m’avez adressées. D’ailleurs, ce n’était pas tout à fait exact, je suis un peu plus âgé que lui, mais pour vous, cela n’avait pas d’importance. Un dimanche matin, j’arrivai au pied de votre immeuble. Vous étiez là, à m’attendre devant la porte, dans la rue. La porte est fermée le dimanche et vous aviez oublié de m’indiquer le code d’accès. Quand vous vous en êtes rendu compte, vous avez pensé m’appeler, mais c’était trop tard, j’étais en route, alors vous avez décidé de faire le pied de grue devant chez vous. Je ne sais pas beaucoup de gens de votre notoriété qui eussent ainsi procédé. La dernière fois, vous m’avez appelé par mon prénom en me raccompagnant à la porte de votre appartement.

 

Je ne vous ai jamais revu. Il n’y eut pas de quatorzième film. Trois ans plus tard, à peu près, vous êtes mort, au creux de juillet. Je l’ai appris par la presse, à la campagne : de loin, j’ai aperçu à l’éventaire un titre fragmentaire, j’ai compris. Dans mon carnet d’adresses, je ne raye jamais les noms des personnes décédées, c’est un principe. Comme ça, ça fait un peu moins cimetière, enfin, je m’en donne l’illusion. Vous y figurez toujours, avec ce numéro de téléphone qui était certainement sur liste rouge, mais que vous donniez volontiers. Tout à l’heure, je suis passé devant chez vous, volontairement. La porte était ouverte, j’ai regardé l’entrée, je vous ai revu sur le trottoir, qui m’attendiez. J’ai levé les yeux vers vos fenêtres. On fait ce qu’on peut.

À mon style

Je vous écris parce que nous devons, il me semble, nous expliquer une bonne fois pour toutes. Depuis que je vous connais, j’ai eu l’occasion de vous apprécier – c’est une façon de parler – et je pense vous connaître un peu. Plus précisément, je ne vous connais pas. Je m’explique.

 

Je suis en effet curieux de savoir qui vous êtes exactement, car je ne suis pas certain que vous existiez. Je me demande si vous n’êtes pas un pur et simple conglomérat d’influences. C’est un fait : il ne me paraît pas que vous possédiez une grande originalité, et croyez que j’en suis marri. C’est une chose terrible, brutale, de n’admirer que les plus grands stylistes sans être capable de leur arriver à la cheville. C’est frustrant. Je pense toujours à la chanson de Caussimon, dans laquelle il est dit : « On n’est que soi, c’est décevant. » Décevant, oui, très. C’est peu de le dire. Je pense à l’autre, là-bas : « Je veux être Chateaubriand ou rien. » Lui, au moins, il fut Hugo. Vous me voyez, moi, dire : « Je veux être Victor Hugo ou rien » ? On rirait durant un siècle et l’on aurait raison. C’est lamentable.

 

Oh, je sais, il m’arrive d’avoir quelques traits remarquables (je n’ai pas dit : admirables), mais il s’agit de ce que l’on nomme ordinairement des « bonheurs d’écriture », c’est-à-dire pas grand-chose, tout juste quelques lumières ici et là, qui en réalité font ressortir l’ennui du reste. Le bonheur, qu’il soit d’écriture ou d’autre chose, ne dure jamais très longtemps. Je vous en veux de n’être pas majestueux. Je ne suis pas un grand écrivain, je le regrette. C’est un peu comme la basilique Sainte-Geneviève. Depuis que la Révolution en a fait le Panthéon, elle se croit arrivée. Mais arrivée où, voyons ? Tout en haut de la montagne Sainte-Geneviève ? La belle affaire ! Elle domine orgueilleusement la rue Soufflot – ce type, ce n’est jamais que l’architecte du Panthéon – et la bibliothèque Sainte-Geneviève, et la faculté de droit, et la belle église Notre-Dame-du-Mont, et même l’hôtel des Grands-Hommes sur la façade duquel une plaque évoque André Breton. Eh bien, vous n’êtes pas le Panthéon, vous n’êtes même pas la basilique, vous êtes un petit ruisseau incapable de se jeter dans une grande rivière. Quand, en voiture, je passe la Loire, je me dis que vous êtes peu de chose. Lorsque je regarde le Rhône, vous me paraissez un filet d’eau filtrant encore d’une source tarie. Lorsque le mistral s’affale à Marseille après avoir tout balayé sur son passage, je pense à vous et vous imagine comme un frisson de fièvre. Les soirs d’été, enfin, lorsqu’à me briser la nuque, je lève les yeux vers les étoiles et songe une fois de plus à l’infinie petitesse de notre condition, je me dis que vraiment, vous n’avez aucune importance. J’eusse aimé que vous fussiez la Voie lactée, mais vous n’êtes qu’un demi-litre de lait écrémé, oublié à l’épicerie du coin. Je ne bois jamais de lait.

 

Je vous en veux beaucoup. Il faudra que, quelque jour, nous vidions cette querelle. Vous n’êtes même pas capable de dire le ciel violet de certains matins de Provence. Oui, j’ai bien dit : violet, on ne voit ça que là-bas, pas toujours, et vous n’êtes pas à même de le peindre, de le chanter. Vous me désespérez. Je vous ai nourri des plus grands auteurs ; engraissé au concentré de Flaubert ; abreuvé de jus de Montherlant ; je vous ai fait apprendre la musique chez le professeur Verlaine, c’était cher, je devais travailler la nuit pour vous payer des leçons ; je vous ai fait faire des piqûres de vitamine Rimbaud ; manger du Hugo à toutes les sauces, regardez, il y en a encore dans le congélateur ; je vous ai emmené au théâtre de Sartre ; je vous ai fait faire du cheval chez Cervantès ; je vous ai confié à Hemingway pour qu’il vous emmène en Espagne, apprendre l’héroïsme ; j’ai prié La Fontaine de vous enseigner l’irrespect dû aux rois et je l’ai payé grassement pour qu’il compose Les Animaux malades de la peste afin de vous montrer ce qu’on pouvait dire avec les mots de la langue française ; j’ai demandé à Baudelaire en personne de vous faire visiter Paris, « voilé de vapeurs roses » ; je vous ai fait travailler la concordance des temps chez Vailland, pour que vous appreniez à la distordre et à la réinventer. J’en passe. Rien de cela n’a suffi pour vous faire sortir de votre médiocrité. Vous êtes définitivement petit et, les années ayant passé, je n’aurai pas le temps, sur cette terre, de vous tirer encore vers le haut. Je dois me résigner : vous ne serez jamais royal.

 

Allez vous faire voir chez Modiano.

samedi, 01 juillet 2006

À un souvenir

Monsieur,

 

Je ne vous aime pas beaucoup, vous savez. Vous n’êtes pas quelqu’un de bien. Vous êtes toujours cruel, quoi qu’on puisse prétendre.  Je ne sais plus qui disait : « Il n’y a pas de bons souvenirs. » Je crois que c’est Gide mais je n’en suis pas certain. On lui attribue tellement de choses… Dans ce pays, il n’y eut semble-t-il que trois personnes à s’exprimer : Napoléon, Gide et de Gaulle. Chaque fois qu’on cite une parole mémorable, on fait de l’un d’entre eux l’auteur. Il ne faut pas écouter ce que l’on dit. Mais revenons à vous : je ne vous oublie pas, ce qui est normal, me direz-vous, étant donnée votre nature même. Oublier un souvenir serait curieux, mais peut-être pas sot, finalement…

 

Quand vous êtes poignant, vous vous appelez le passé. Lorsque vous voulez bien vous montrer doux, vous êtes un regret. Enfin, lorsqu’on veut vous engueuler, vous vous défilez car vous êtes lâche et vous dites : «  Ce n’est pas moi, c’est la mémoire. Moi, je n’ai rien fait. » Tout ça est très hypocrite, finalement. Vous ne valez pas l’encre que je vous consacre lorsque je vous écris. Vous êtes un moins que rien.

 

Vous avez dans les yeux un reflet mélancolique. Cela ne suffit pas à vous faire accueillir joyeusement. Vous voudriez qu’on vous ouvrît grand les bras alors que vous n’êtes qu’une vrille, vous ne savez faire que des trous dans les cœurs. Je vous trouve bien exigeant. Il faudrait vous dire que vous êtes le bienvenu parce que c’est vous. Je préfère ne pas vous regarder et m’en aller ailleurs voir si d’autres se souviennent d’autre chose. Les souvenirs d’autrui font vieillir moins vite. Quand, d’aventure, ils croisent les nôtres, nous nous trouvons tout bêtes. Nous avons l’impression d’être arrivés à un carrefour qui ne figurait pas sur les cartes de notre sensibilité.

 

J’ai remarqué que vous étiez exclusif. Lorsque vous arrivez, seul ou en foule – car vous êtes d’une famille nombreuse – il faut qu’impérativement, toute pensée cesse pour vous laisser cette place que vous réclamez quand elle ne vous est nullement due. Vous êtes un impérialiste cérébral. Vous ne vous étonnerez pas si, quelque jour, à votre oppression vient à faire face une résistance. C’est ainsi que les choses se passent, d’ordinaire, et il n’est pas d’exemple d’un régime autoritaire qui ait su demeurer plus d’un temps, long, parfois, certes, mais inéluctablement limité. Les luttes de libération finissent toujours par remporter la victoire. Ce jour-là, monsieur, vous serez traduit devant un tribunal révolutionnaire et, à ce moment-là, je ne donnerai pas cher de votre survie. Vous serez alors moins arrogant, et je m’y connais.

 

J’aimerais cependant, car je suis bon camarade, vous épargner un tel destin. Croyez-moi, oubliez votre quête de pouvoir, votre volonté folle de vous imposer à tous et à toute heure. Fuyez vers d’autres horizons, des cieux que le cliché dirait plus cléments. De tous temps, il s’est trouvé des pays pour accueillir les tyrans en exil. Vous irez en Argentine ou je ne sais où – enfin, où vous voudrez. Là-bas, vous vous ferez oublier et quand, au soir de votre vie – les souvenirs meurent aussi, vous savez – une jolie fille viendra vous caresser la joue et fleurir ainsi votre vieillesse, vous aurez une pensée pour votre temps jadis et pour Layani qui vous aura donné un si bon conseil. Un souvenir qui a une pensée, ce n’est pas une image fréquente, c’est un cadeau que je vous fais. Comme l’immense nature, vous aurez alors réussi à faire se côtoyer le myosotis et la pensée. C’est tout le mal que je vous souhaite.