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lundi, 12 juin 2006

Le film à ne pas faire

Ne perdez pas votre temps en allant voir Le Passager de l’été, de Florence Moncorgé-Gabin. C’est un film comme on aurait pu en tourner il y a cinquante ans. Il faudrait signaler à la réalisatrice qu’il a existé, il y a environ un demi-siècle, un mouvement artistique dénommé « Nouvelle vague. » Non que je sois pour la Nouvelle vague de manière acharnée, pas du tout, mais on ne peut, cinq décennies plus tard, faire comme si elle n’avait pas existé.

 

Ce roman filmé, pour ne pas dire roman-photos, accumule les clichés. Tous, sans exception. Il n’y a pas une trappe dans laquelle Florence Moncorgé ne soit tombée. Tout est souligné à l’encre rouge, au pinceau rouge, et pas un pinceau pour les Beaux-Arts, non, un gros pinceau de peintre en bâtiment. Si vous n’avez pas encore compris, on va bien souligner, bien, bien fort, on va « téléphoner » chaque scène (supposée) importante, on va vous donner des regards appuyés à la pelle pour que vous deviniez bien ce qui va suivre et, si ça ne suffit pas, on va vous faire sentir le poids du regard avec un zoom avant lui-même très insistant. Et quand le personnage féminin regarde le personnage masculin qui lui tourne le dos, le zoom avant, d’ailleurs prévisible, est tellement lourd que, de plus, le personnage masculin va se retourner, comme ça, vous aurez compris.

 

Tous les clichés, disais-je. Des exemples ? Le générique filmé d’avion ou d’hélicoptère sur un beau paysage, la caméra finissant par montrer, le long des côtes, une voiture filant sur la route (c’est un personnage qui arrive et amène, par conséquent, l’histoire avec lui.) Le même principe éculé sert au générique de fin, tandis que la voiture s’en va, avec cette différence : l’avion ou l’hélicoptère vire et découvre un panoramique sur le ciel et la mer. J’oubliais les violons de service en fond sonore, évidemment. Encore des exemples ? Le personnage arrive donc en voiture, une voix off nous dit qu’il a rendez-vous avec son passé (mais si, mais si), puis tout le film est un flash back et, dix minutes avant la fin, est effectué un retour au présent avec sanglots longs et deux courtes scènes tellement prévisibles qu’elles en sont honteuses, je ne trouve pas d’autre mot. D’autres exemples ? Des scènes d’amour filmées dans une lumière tamisée dorée en harmonie avec la peau, montées en fondu enchaîné. On continue ? Les voitures de 1950, louées à prix d’or à des collectionneurs pointilleux, sont évidemment trop propres ; on n’a pas osé les salir un peu alors qu’elles sont censées rouler dans des chemins fangeux, chose pourtant signalée dès l’ouverture par les chaussures crottées du personnage masculin qui salissent le dallage de la cuisine, effet d’ailleurs souligné par un zoom avant en plongée, et, pour ceux qui auraient décidément mal vu, souligné encore par le dialogue. On poursuit. Tout au long du film, sont montrées des scènes qui sont manifestement là pour annoncer le dénouement, dans lequel on retrouvera leur trace. Une fois encore, tout ça est collé au scotch fluorescent rouge brillant : il faut bien faire comprendre. Pour terminer, mais on pourrait continuer, le titre. Après Les Passagers de la nuit, film de Delmer Daves en 1947, Le Passager de la nuit, roman de Maurice Pons en 1960, Le Passager de la pluie, film de René Clément en 1969, pouvait-on oser Le Passager de l’été ? Non seulement le titre est épuisé, mais son contenu même dévoile celui du film : si passager il y a, c’est qu’il va partir à la fin. Là encore, une voix off souligne au début que nous sommes en juin et que les journées sont longues ; à la fin, le passager en question s’en va dans la brume, parce que l’automne arrive déjà. Vous avez compris ? L’été est fini, le passager est passé. Vous avez bien compris, c’est sûr ?

 

Au bout du compte, on se demande quel est le propos de l’auteur car, dans un parti-pris apparent de réalisme, elle n’est pas réaliste du tout. Voici en effet l’essentiel : aucune des réactions du personnage masculin principal, Joseph, n’est cohérente. Ni socio-culturellement, ni affectivement. Alors, si l’on est dans une forme de stylisation, il ne faut pas faire de vérisme. Il y a en permanence un déséquilibre, fatal au film : de quoi nous parle-t-on ? Quelle est cette étrange romance ? À moins qu’on nous veuille conter une histoire de femmes ? Mais cette histoire de femmes tourne exclusivement autour du personnage de Joseph. Le moins qu’on devait faire alors était de l’étudier soigneusement.

 

Il reste deux choses. La première est que ce film constitue un bon documentaire sur la vie agricole en France en 1950. J’avais écrit une note sur le caractère trop souvent urbain du cinéma d’aujourd’hui, je suis ici comblé. La documentation est solide, la reconstitution excellente, les gestes sont particulièrement justes. Mais ça ne suffit pas, malheureusement. La seconde est la belle découverte du talent dramatique de Catherine Frot, trop souvent employée dans des rôles ridicules au sein de comédies débiles. Elle est ici remarquable dans un personnage austère et passionné. Elle est la meilleure, tout en grâce muette et en tourments.

 

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Commentaires

Même Paris Match, qui aurait pu épargner les films où joue la fille de son principal client (Johnny Hallyday), n'y va pas par quatre sentiers : " Le scénario écrit au tracteur nous immerge dans une campagne de carte postale qui évoque certaines pubs pour le camembert."

Et d'autres critiques, dans la presse de gauche, sont dix fois plus assassines...

Écrit par : Richard | lundi, 12 juin 2006

Ah ! Je ne les ai pas lues. Je donnais mon sentiment propre. Il est donc partagé.

Écrit par : Jacques Layani | lundi, 12 juin 2006

Une chose m'embête beaucoup. Fin 2004, j'avais vu un film de Philippe Lioret, L'Equipier, dans lequel jouait Grégori Derangère, comédien qui joue, dans le film dont nous parlons aujourd'hui, le rôle de Joseph.

L'Equipier était aussi un grand flash back, s'il m'en souvient bien. Et s'il m'en souvient encore, Grégori Derangère arrivait dans un village breton où il n'était d'abord pas très bien reçu, notamment par Sandrine Bonnaire, avant que l'amour fasse son métier et qu'il ne la prenne debout. Je simplifie, évidemment.

Dans ce Passager de l'été, un grand flash back, Grégori Derangère arrive dans un village normand où il n'est d'abord pas très bien reçu, notamment par Catherine Frot, avant que l'amour fasse son métier et qu'il ne la prenne debout. Je simplifie, évidemment.

Je me demande combien de fois l'acteur, au demeurant sympathique, acceptera de jouer la même chose pour des réalisateurs différents. On n'est même plus dans le cliché, mais dans l'accumulation de clichés, avec la même issue, mise en scène de la même façon.

Pourtant, si les deux films sont de même registre, L'Equipier n'était pas un navet, Le Passager de l'été, oui.

Écrit par : Jacques Layani | lundi, 12 juin 2006

Je lis maintenant seulement les comptes rendus parus dans la presse. Tous disent la même chose et tous font allusion, justement, à L'Equipier.

Je crois que Grégori Derangère a vraiment intérêt, professionnellement parlant, à jouer un autre personnage la prochaine fois. Il rique d'être fichu, autrement. On finira par éclater de rire en le voyant : "Tiens, le brise-coeurs de passage, qui vient semer le bazar là où on ne l'attend pas." Artistiquement risqué !

Écrit par : Jacques Layani | lundi, 12 juin 2006

Jacques Layani, critique de cinéma: un plaisir comme d'habitude !

Peut-être Derangère est-il simplement prisonier de son casting ? Je ne l'ai vu qu'une fois (dans le film de Rappeneau sur l'exode vers le sud en 40) et il me semble être une sorte de Gary Cooper/James Stewart français, beau bonhomme, très masculin, un type d'acteur qui ne semble pas très bien cadrer avec le cinéma contemporain. On ne sent pas la faille possible.

Entre ne pas tourner du tout et tourner avec l'excellente Catherine Frot dans un film même bancal qui fera peut-être un tabac (les films passéistes fonctionnent bien - Les choristes, Les enfants du marais, alors pourquoi pas Le passager de l'été) peut-être a t-il choisi le chèque plutôt que le script. Il ne serait pas le premier. Cela dit, et sans lui jeter la pierre, j'épargnerai mes sous pour autre chose, merci au critique de la rue Franklin.

Écrit par : Benoit | lundi, 12 juin 2006

Je l'avais vu aussi, ce Rappeneau-là, c'était "En avant", c'est ça ? Je ne suis plus certain du titre.

Comme le faisait remarquer une coupure de presse, il y a un contraste entre son visage doux et son corps noueux.

Je pense qu'il a effectivement choisi le chèque. Mais c'est un choix artistique risqué que celui du passant qui bouscule un équilibre précaire établi avec peine, lorsqu'il est répété plusieurs fois, qui plus est. En plus, c'est un thème très connu. Si, de plus, il joue systématiquement les hussards aux reins solides, ça va devenir grotesque. Il faudra absolument qu'il fasse autre chose la prochaine fois, dans l'intérêt de sa carrière.

Écrit par : Jacques Layani | lundi, 12 juin 2006

J'apprécie bien ce genre de tir à vue ! Cela me rappelle un peu ce que j'avais ressenti devant "un pont entre deux rives" (ce titre n'étant pas stupide, certains ponts comme les trains n'arrivent jamais de l'autre côté). le film de Rappeneau c'est "Bon Voyage"; juste un mot sur Catherine Frot, elle est assez époustouflante dans les comédies de Pascal Thomas, quand même .

Écrit par : Ludovic | samedi, 17 juin 2006

Ah oui, "Bon voyage", effectivement. Pourquoi avais-je retenu "En avant" ? Enfin, il y avait l'idée d'avancée, là-dedans.

Oui, Catherine Frot a beaucoup grandi dans mon estime, depuis que j'ai vu ce film. Il faut se garder de tout a priori, décidément !

Écrit par : Jacques Layani | samedi, 17 juin 2006

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