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jeudi, 21 juin 2007

On ne lit que deux fois, 2

Donc, ce Bond trop humain est un célibataire raffiné, très préoccupé de ce qu’il mange et boit, vêtu comme un prince. À ce sujet, les descriptions de repas, très fréquentes (parfois deux par page), comme celles d’habits, sont d’un connaisseur. Outre qu’elles sont plutôt inhabituelles dans les romans d’espionnage, elles montrent que Fleming, né en 1908, s’intéressait aux femmes d’une manière un peu différente, quoi qu’on dise, des hommes de son temps : ceux-ci ne devaient pas être nombreux à pouvoir décrire dans le détail des toilettes féminines en nommant les tissus par leur nom, les vêtements par leur coupe, les couleurs par leurs nuances. Ni à composer des personnages de fiction nombreux et qu’ainsi, on pouvait voir. Une autre présence est celle, totalement neuve alors, des marques (boissons, objets, armes, voitures…) Le personnage de l’agent secret est campé, entre autres bien sûr, par ses goûts culinaires, ses cocktails, son tabac venu de Macédoine (cigarettes Morland spéciales à triple anneau d’or).

Fleming a le sens des titres, un mélange de formules choc et d’une forme de poésie populaire : On ne vit que deux fois (qui est d’ailleurs dans l’histoire le début d’un haïku que Bond est censé composer), Vivre et laisser mourir, Bons baisers de Russie (plus fin en anglais : From Russia with love), L’Espion qui m’aimait

Il a aussi celui des noms, incontestablement. On sait que le nom du personnage principal est purement et simplement celui d’un ornithologue dont Fleming avait un ouvrage sur sa table au moment où il cherchait le patronyme de son héros : James Bond. Le succès mondial des livres et des films, par la suite, ne facilita pas l’existence de ce monsieur, on s’en doute. C’est un patronyme très banal pour un Anglais : c’est presque John Smith. Mais les autres noms ? Goldfinger est le nom réel d’un voisin du romancier ; celui-ci ne l’aimait pas (sa maison lui déplaisait) et il en fit le criminel que l’on sait, ce qui est assez culotté. Docteur No, cela a de l’allure, ainsi qu’Hugo Drax, mais la palme du nom savoureux revient certainement à Ernst Stavro Blofeld. Vesper Lynd se prénomme ainsi parce qu’elle est née un soir, un soir d’orage. Tiffany Case parce que son père, furieux qu’elle ne fût pas un garçon, abandonna sa mère, lui laissant mille dollars et un poudrier de chez Tiffany. C’est parfois risible mais, dans le contexte, toujours touchant. Les personnages du service secret, outre qu’ils sont dépeints dans leur exactitude (on leur connaît un passé, une vie, des manières, des objets personnels) et ne sont pas, par conséquent, des fantoches, des silhouettes, sont désignés – et ça, je trouve que c’est un coup de génie – par des initiales : M, Q, S… Ce qui ne les empêche pas d’avoir des noms, M est l’amiral Sir Miles Messervy… La secrétaire de M est miss Moneypenny, ce qui est un nom assez extraordinaire, tout de même. Ensuite, la litanie de femmes aux noms étranges (Solitaire), voire très équivoques : Pussy Galore qui signifie, paraît-il, « chatte à gogo » ; Honey Rider (Honeychile Rider dans le livre) dont je ne crois pas qu’on ait relevé que cela, de près ou de loin, pouvait signifier « chevauchée de miel » avec les connotations érotiques qu’on imagine ; Mary Goodnight… Dans le film Les Diamants sont éternels, les scénaristes ont ajouté un personnage, qu’ils n’ont pas hésité un instant à baptiser Plenty O’Toole, soit Abondance Delaqueue dans la version française. Plenty O’Toole, littéralement « bien outillée », parce que « ça faisait Fleming », comme il est dit dans un bonus de DVD… à propos de Holly Goodhead, autre femme ajoutée, elle, à l’histoire de Moonraker. En dépit des apparences, cela ne paraît jamais vulgaire dans le cadre de l’histoire.

Comme toujours, les personnages récurrents créent un monde. Depuis Balzac, on le sait. Un monde crée une authenticité. L’authenticité engendre l’adhésion. Demy l’a fait au cinéma, Franquin en bande dessinée, Fleming avec le roman d’espionnage. Les titres d’ouvrages, les noms, les personnages récurrents sont trois de mes soucis dans mes recueils de nouvelles. Je suis particulièrement sensible à cela depuis mon enfance et je « marche » à tous les coups. Rien de plus plaisant que de voir ressurgir, de loin en loin, Quarrel, Leiter… Il y a encore récurrence des organisations ennemies, le SMERSH ou le SPECTRE de Blofeld… Il y a récurrence du mode narratif ; le motif est constant : l’entretien avec M, d’où tout va découler, est systématiquement montré au chapitre deux. Ce qui n’empêche pas les variations sur le thème. Ainsi, dans Bons baisers de Russie, Bond n’apparaît qu’au onzième chapitre, qui se trouve être le premier de la deuxième partie. Et c’est au chapitre douze (soit le deuxième de cette deuxième partie) qu’il rencontre M. Le rythme du livre est donc à la fois changé et inchangé, par rapport aux tomes précédents. Le suivant, James Bond contre docteur No, reprendra la trame initiale. Cet entretien a lieu dans les services secrets, naturellement, dont on nous explique en détail les « couvertures » et dont l’immeuble nous est décrit en long et en large, si bien qu’on s’y trouve vraiment, chaque fois, et qu’on reconnaît les bureaux et la perspective des couloirs. C’est plus qu’un décor planté : un monde est créé.

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