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vendredi, 31 mars 2006

De l’auto-édition

Pierre Bosc m’a envoyé, il y a quelques jours, les deux derniers livres, parus coup sur coup, de Jean-Paul Pelras, son ami. Pelras est un agriculteur qui, par suite de difficultés, a abandonné son métier en 2001 et s’est reconverti dans l’écriture. Il avait publié son premier livre en 1991, il en est à son treizième, un roman que je n’ai pas encore lu, paru aux éditions du Rocher, Le Vieux garçon. Dans l’intervalle, il a fait paraître quatre ouvrages au Trabucaire et donné à lire tous les autres en auto-édition. C’est le cas de l’avant-dernier dont j’ai entamé la lecture, un livre d’entretiens qu’il a intitulé Jean Carrière avait encore deux mots à vous dire. Ce volume a paru aux Presses littéraires.

 

Ce qui me donne l’occasion d’évoquer ici l’auto-édition qui, faut-il le rappeler, n’est pas le compte d’auteur. Dans le cadre de l’auto-édition, l’auteur s’adresse à un imprimeur, de préférence spécialisé, acquitte intégralement les frais d’impression et de fabrication, reçoit l’intégralité du tirage et entrepose les volumes dans sa cuisine en se demandant ce qu’il va bien pouvoir en faire maintenant. La différence avec le compte d’auteur est qu’il n’engraisse pas un requin escroc qui ne prendra aucun risque, touchera la plus grosse part de très maigres ventes et proposera ensuite à l’auteur-pigeon de racheter les invendus qu’il avait déjà financés au départ. Passons.

 

L’auto-édition, donc, permet de faire paraître ce que l’on veut, sans rien demander à personne et en tirant la langue aux comités de lecture qui, je le rappelle, sont une chimère. Ensuite, pour ce qui est de la diffusion, de la distribution, bref, de la vente, l’auteur se débrouille. Au moins encaissera-t-il l’intégralité des sommes perçues si, d’aventure, il arrive à vendre quelques volumes. Aujourd’hui, de très nombreux sites, sur la Toile, permettent de pratiquer l’auto-édition, si l’on a les moyens de le faire.

 

Ce n’est pas pour Pelras que je dis cela, moins encore contre lui, qui a décidé de verser à Amnesty International ce que lui rapportera son Jean Carrière (était-il cependant nécessaire de le préciser par deux fois dans le volume ?). C’est pour citer un cas concret d’auto-édition.

 

Voici donc ce livre. D’emblée, je précise que Les Presses littéraires, ça n’existe pas. C’est un label, uniquement un label. Il s’agit de l’imprimeur Fricker, installé à Saint-Estève (Pyrénées-Orientales), spécialisé dans l’impression de revues littéraires et dans l’auto-édition, qui fabrique des livres sans mention d’éditeur (et pour cause) ou bien propose, à la place, un label qui a un peu d’allure, moyennant – je suppose – un supplément de prix.

 

Le résultat est estimable visuellement. Le savoir-faire de Fricker est incontestable. Mais c’est là qu’il faut ajouter une chose : l’imprimeur fait son métier, il imprime… ce qui lui est donné. Et cette fois, rien ne va plus. Car l’édition traditionnelle, dont on sait suffisamment que je n’en pense pratiquement que du mal, offre au moins, lorsque, par la conjonction de cent millions de hasards et surtout d’intérêts, elle a retenu un manuscrit, des services professionnels : le manuscrit est « peigné », les épreuves sont revues (enfin, c’était le cas avant que les crapuleux gougnaffiers de l’édition ne sucrent le poste de correcteur qui leur coûtait trop cher), la maquette est étudiée, parfois refaite…

 

En auto-édition, rien de tout cela. Juste la bonne volonté de l’auteur et son regard, qui n’est pas nécessairement exercé à la correction, qui n’a pas obligatoirement la mesure immédiate d’une charte graphique, qui ignore peut-être la cohérence de la marche – en résumé, qui n’est peut-être pas un dingue dans mon genre, malade mental de la correction typographique (qui, malgré tout, n’est jamais parvenu à produire un livre sans coquille aucune).

 

Le volume dont il est question ici tombe dans tous ces pièges. Je ne veux pas, on l’imagine bien, j’espère, faire la fine bouche et dénigrer ce qu’on m’a offert. Ce n’est pas mon sujet. Nous parlons bien d’auto-édition. Ces entretiens avec Carrière souffrent de coquilles innombrables ; d’une tendance au charabia de la part de Pelras (j’insiste : il n’y a là, en dépit des apparences, rien de méchant) ; d’une absence de cohérence graphique (différences dans l’enrichissement, d’une page à l’autre) ; d’erreurs de conception (entre le « Du même auteur » des deux hommes, l’épigraphe, la dédicace, la préface de Bernard Blangenois, l’avertissement de Pelras, le récit de sa rencontre avec Carrière puis des circonstances ayant abouti à ces conversations, les entretiens proprement dits ne commencent qu’en page 26, ce qui est une aberration quand on considère que l’ouvrage n’en compte que cent-douze, le texte proprement dit s’arrêtant en page 108) ; de maladresses de maquette (la photographie de la quatrième de couverture aurait dû, à tout le moins, être recadrée, et le texte de cette même quatrième est bancal.)

 

Tout cela, c’est un travail éditorial. Cela fait partie des multiples étapes qui font passer du manuscrit au livre. Hubert Nyssen, snob prétentieux, coureur sur le retour, écrivain sans intérêt majeur, homme que je n’aime guère et dont je n’apprécie que peu les choix éditoriaux, a publié sur la question un intéressant Du texte au livre, les avatars du sens. Ce n’est pas un secret des dieux, c’est un métier qui s’apprend. L’auto-édition ne peut pas répondre à ces questions ; en cela, elle n’est pas une solution satisfaisante aux problèmes des auteurs. Je ne parle même pas du coût… J’ignore comment fait Pelras pour faire paraître autant de livres de cette façon.

 

Je n’ai pas évoqué, je le sais bien, le contenu proprement dit de ces discussions entre Pelras et son maître à penser. Ce n’était pas mon propos aujourd’hui.

12:36 Publié dans Édition | Lien permanent | Commentaires (14)

Commentaires

Je ne comprends pas bien la fin du commentaire. Il procède donc par souscription ?

Autrement, je prends note de ce que les Presses littéraires sont devenues un éditeur à part entière, soit à compte d'éditeur. Mais alors ? Quid du travail éditorial ? Rien n'a été fait dans ce livre (je parle toujours de la forme matérielle, de la présentation, n'est-ce pas ?) de ce qui aurait dû être fait. C'est un éventaire de coquillages, il y a des maladresses de présentation et de typographie...

Écrit par : Jacques Layani | samedi, 01 avril 2006

Pour le recueil de nouvelles dont je fus le co-auteur, les premières souscriptions avaient permis de payer comptant l'imprimeur et dégager une marge bénéficiaire. Lors des deux séances de signatures auxquelles j'ai participé, j'ai vu arriver non seulement de nombreuses voitures mais des cars entiers de "supporters" venus des villages voisins. Avec le temps, bien sûr, cet engouement s'estompe, d'autant que Jean-Paul vise maintenant un public moins "ciblé" rural. Je n'ose pas dire plus urbain ou plus intello.
D'autre part, il se chargeait lui-même de la compo et de la mise en page sur son Mac.
Les maladresses que vous pointez montrent qu'il est difficile de maîtriser toutes les étapes d'un livre. Péché de jeunesse autodidacte et prolifique...

Écrit par : Pierre B. | samedi, 01 avril 2006

Je comprends mieux. Des cars entiers ! Fichtre !

Cela étant, s'il est maintenant au Rocher, ces problèmes devraient être évités, du moins je l'espère.

Écrit par : Jacques Layani | samedi, 01 avril 2006

A propos de cars, j’ai entendu dire que, dans ma région, un chauffeur de bus écrivait des romans policiers (je ne l’ai pas lu et ne me prononcerai donc pas sur la qualité de ses livres). Il les publiait en auto-audition et la diffusion était assurée tout simplement auprès des trois cents clients de la ligne de bus régulière qu’il desservait tous les jours.
Une fois pensionné, il a essayé de se faire publier à compte d’éditeur, mais toutes les maisons lui ont fermé leur porte. Certains se sont plaint dans la presse locale de cet état de fait, estimant que les éditeurs se montraient trop frileux alors que ce monsieur avait déjà un public réel, même si celui-ci étaient encore limité.

Dans le même genre d’idées, j’ai déjà relaté ici le cas de cette dame qui vendait à la sortie des grandes surfaces les recueils de nouvelles de son mari, auto-éditées.

Une question maintenant : on a déjà dit que l’auto-édition risquait de vous fermer par la suite les portes des maisons d’édition traditionnelles, celles-ci estimant qu’elles n’avaient pas de temps à perdre avec un auteur que d’autres maisons avaient manifestement refusé dans le passé. Comment expliquer alors que Jean-Paul Pelras ait- réussi ce tour de force ? Parce qu’il était déjà connu et que l’éditeur prenait un risque limité ?

Une autre question encore : on sait que de nombreux écrivains connus font appel à des « nègres » pour parvenir à produire suffisamment de copies. Donc, les pages rédigées par ces nègres sont bel et bien publiées. Or il y a fort à parier que si ces personnes présentaient un manuscrit sous leur nom, il serait refusé. Pourtant on ne peut pas dire qu’elle ne savent pas écrire. Ou alors, si leur production est effectivement de mauvaise qualité, pourquoi a-t-on accepté leur travail en tant que nègre ?

Écrit par : Feuilly | lundi, 03 avril 2006

Je ne sais pas comment Pelras a pu entrer au Rocher. Je n'osais guère poser la question, mais Feuilly l'a fait. Je ne sais pas non plus comment il fait pour ne pas avoir de travail salarié et se consacrer à l'écriture uniquement. Tant mieux pour lui.

Par ailleurs, mon pauvre Feuilly, tu continues à chercher une cohérence dans l'édition. Tu es incorrigible. Il n'y a que copinage, renvois d'ascenseurs, recherche de profits, trivialité et phénomènes de mode.

Écrit par : Jacques Layani | lundi, 03 avril 2006

Je réponds à Feuilly : "Comment expliquer alors que Jean-Paul Pelras ait- réussi ce tour de force ? Parce qu’il était déjà connu et que l’éditeur prenait un risque limité ?" C'est exactement ça... A quoi il faut ajouter : le thème en vogue du "terroir" (le Grand Livre du Mois dont c'est une spécialité publiera prochainement ce roman), la recommandation d'un auteur maison et bien sûr... le talent de l'auteur.
Pour Jacques : en fait JPP se consacre "aux écritures". Il pige dans la presse locale, assure un boulot d'aide-comptable sur son ancienne exploitation et a quitté la ville pour le petit village de montagne de sa femme, salariée d'une organisation agricole.

Écrit par : Pierre B. | lundi, 03 avril 2006

Vous voulez rire, Pierre ? Moi, je quitte la ville demain matin et je fous le camp dans mon hameau du Lot : eh bien, je ne peux pas vivre, même avec le salaire de Martine, remerciée par sa boîte il y a trois ans, avec un plan social pourtant relativement favorable. Je ne demanderais pas mieux, mais c'est impossible.

Il ne paie pas de loyer, je suppose ? Moi, si. Même à la campagne, le bout de maison que nous avons est loué.

Des piges ? Seigneur, combien les lui paie-t-on ?

Son travail d'aide-comptable ? Combien d'heures lui prend-il pour qu'il puisse "se consacrer à l'écriture" ?

Écrit par : Jacques Layani | lundi, 03 avril 2006

Pour ce qui est du Rocher, Pierre, vous mettez le talent de l'auteur en dernier. Feuilly verra ainsi combien votre réponse est symptomatique...

Allons, il y a eu recommandation efficace et effet de mode. Tu vois, Feuilly, je n'invente rien. C'est comme ça.

Cela dit, j'ai commencé à le lire, ce roman. Trente ou quarante pages seulement, pour le moment. Il y a un style nerveux, vif, un brin caustique, amer. En cela, j'aime bien. Mais je vous le dis : ce manuscrit a été "peigné". Cela se voit. C'est toute la différence avec l'autre livre, celui sur Carrière.

Ce n'est pas honteux, d'être peigné. C'est même indispensable. Cela m'est arrivé aussi et je l'accepte bien volontiers.

Écrit par : Jacques Layani | lundi, 03 avril 2006

Je ne dirai rien sur le problème des recommandations, qui limite évidemment l’accès du monde de l’édition à quelques privilégiés.
Par contre, ce qui me préoccupe, c’est l’effet de mode. Quelque part, c’est normal et inévitable. Mais d’un autre côté, cela revient à dire qu’on ne publie que ce que le public aime. Autrement dit, on va vite tourner en rond dans un système consensuel et il y aura peu de place pour de véritables innovations artistiques. Un manuscrit un peu révolutionnaire (non au sens politique, mais au sens où Les Illuminations pouvaient l’être) aura peu de chance d’émerger. Quand on voit le niveau atteint par certaines émissions de télévision, qui précisément sont réalisées en fonction du public qui les regarde, on ne peut que s’inquiéter de l’avenir du monde de l’édition, même si certains ici, comme Dominique Autié, se veulent résolument optimistes.

Écrit par : Feuilly | lundi, 03 avril 2006

"on va vite tourner en rond dans un système consensuel" : mais nous y sommes déjà depuis longtemps...

Écrit par : Jacques Layani | lundi, 03 avril 2006

Il y a eu aussi la vente immédiate des droits en édition "club", puisque Le Grand livre du mois sort le livre dans la foulée.

Et le prix culturel des cadres catalans de Paris lui est décerné.

Ma foi, Pierre, tant mieux pour lui mais il n'y a pas de différence fondamentale entre le parisianisme dénoncé par Carrière et Pelras (les "comités d'admiration mutuelle", belle formule) et le catalanisme qui se profile ici. Encore heureux que le Rocher soit un éditeur monégasque, et non catalan. Vous avez dit monégasque ? Meuh non, voyons... Le Rocher a son adresse parisienne. L'enseigne monégasque date des origines, quand il éditait Cocteau par exemple, mais ce n'est plus qu'une adresse.

Écrit par : Jacques Layani | lundi, 03 avril 2006

À la différence que les jurés de ce prix, lecteurs de base, ne baignent pas dans le marigot littéraire et que le lauréat serait bien en peine de leur renvoyer l'ascenseur.
Quant au Rocher, il est désormais plutôt toulousain puisque absorbé par Privat.

Écrit par : Pierre B. | lundi, 03 avril 2006

J'ai vu passer une intéressante coquille : un livre écrit par un chauffeur de bus et publié en "auto-audition". S'écoute-t-il parler ? Ou est-ce le bouche à oreilles de ceux qui sont rangés des voitures ?

(Le sujet est sérieux. S'il te plaît, Guillaume, épargne-nous tes facéties lourdaudes.)

Écrit par : Guillaume | lundi, 03 avril 2006

Mais si, Pierre, bien sûr que si. D'un marigot l'autre, il n'est pas de différence. Les ascenseurs se renvoient toujours, ici ou là.

Moi, je n'ai rien contre Pelras, vous le savez bien, mais passer chez un éditeur disons : national, sinon parisien, être immédiatement repris en "club" et se retrouver lauréat d'un prix, tout ça d'un coup alors qu'on n'est personne (au plan national)...

Écrit par : Jacques Layani | lundi, 03 avril 2006

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