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mardi, 22 novembre 2005

Expérience du monde de l’édition, par Feuilly

L’ami Feuilly nous fait part ici de ses démêlés éditoriaux.

 

F. Weyergans, qui vient d’obtenir le prix Goncourt, a fait un roman sur la difficulté d’écrire un roman. Ne pourrait-on en faire un sur la difficulté que rencontrent certains à se faire éditer ?

Voici, pour ceux que cela tenterait, un exemple tiré de la réalité. Il n’y a plus qu’à broder là-dessus, transformer quelque peu les données et vous obtiendrez un roman qui ne sera peut-être pas mauvais, mais qui à son tour… ne sera jamais publié.

 

***

 

Un lecteur assidu décida un jour de prendre la plume. Modestement, il commença par quelques nouvelles. Les mois passant, les feuilles s’empilèrent sur son bureau au point de constituer un gros volume. Comme on écrit tout de même pour être lu, le lecteur devenu « écrivant » proposa donc ses textes à quelques éditeurs. Les grandes maisons lui répondirent dans les deux mois qu’elles n’étaient pas intéressées.  Les petites maisons lui dirent la même chose, mais dans un délai d’un an et demi. L’une d’entre elles, cependant, précisa qu’elle n’éditait jamais de nouvelles mais que pour des textes de qualité, elle suggérait l’auto édition (à la même adresse). Intrigué, mais encore fort naïf, le pauvre lecteur devenu « écrivant » demanda pourquoi, si le texte était bon, l’éditeur ne le publiait pas lui-même. La réponse (immédiate) fut qu’il était impensable de publier des nouvelles d’un auteur inconnu car le méchant public ne s’y intéressait pas. Au mieux on acceptait des nouvelles de la part des auteurs « maison », mais encore fallait-il tricher sur la couverture et faire croire qu’il s’agissait d’un roman. Non, pour les nouvelles, il n’y avait qu’une méthode : se faire connaître en insérant des textes dans des revues.

 

Comme justement le petit éditeur en possédait une, de revue, et que cela tombait fort à propos, le lecteur devenu « écrivant » proposa donc une nouvelle. Elle ne fut pas retenue. Sans doute était-elle mauvaise, mais à vrai dire les autres qui étaient publiées dans la revue n’étaient pas très bonnes non plus. Il comprit alors que la revue demandait des textes à des auteurs locaux ayant quelque notoriété dans leur région, lesquels exécutaient à la va-vite ce travail de commande. Comme personne à part eux ne lisait la revue, ce n’était pas très grave.

 

Notre lecteur devenu « écrivant » (et beaucoup moins naïf) n’en continua pas moins à écrire des nouvelles. Les feuilles s’empilèrent de nouveau et constituèrent rapidement un deuxième volume. Il eut la sagesse de ne pas chercher à l’éditer et s’attela plutôt  à la rédaction d’un roman. Comme il n’écrivait que la nuit (la journée, il devait travailler afin de pouvoir acheter des feuilles et de l’encre pour son imprimante), cela lui prit un certain temps, mais il éprouva beaucoup de plaisir à cette occupation.

 

Ensuite, le manuscrit terminé, il l’envoya de nouveau à quelques grandes maisons qui, comme précédemment, lui répondirent dans le deux mois qu’elles n’étaient pas intéressées. Plus naïf du tout, il contacta pour s’amuser le petit éditeur qui ne publiait pas de nouvelles en lui disant en substance : « Comme vous me l’aviez demandé, me revoici avec un roman. » Trente-quatre mois après, il reçut une réponse du petit éditeur qui le prenait encore pour un niais car il disait dans sa lettre qu’il était débordé et que son programme était déjà complet pour plusieurs années. Il expliquait que le texte envoyé « n’avait pas résisté à l’écrémage inévitable » et ajoutait hypocritement que « la qualité de l’écriture était là mais qu’il lui fallait faire un choix parmi les bons manuscrits. » Tout cela afin de faire croire qu’il avait lu le texte du lecteur « écrivant », que ce texte  avait été en compétition avec d’autres et qu’il était même bon. Complètement déniaisé, le lecteur qui entre-temps avait renoncé à écrire éclata de rire.

 

Morale de l’histoire : pourquoi attendre aussi longtemps pour envoyer une réponse ? Pourquoi donner aux gens de l’espoir sur la qualité de leur texte alors que celui-ci n’a bien évidemment pas été lu ?

 

***


 

Dominique Autié a souvent défendu ici sa profession et c’est normal. Il n’en reste pas moins que la forteresse de l’édition semble imprenable à qui ne dispose pas des bonnes armes.

 

Pour être objectif, Feuilly tient à joindre un article du Monde.

http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3246,36-712472@51-688805,0.html

12:00 Publié dans Édition | Lien permanent | Commentaires (1)

Commentaires

Jacques s'est montré quasi exhaustif dans sa réponse (le tout premier verset restant le plus important : écrire est un tel acte de vie qu'on ne peut même pas se déconseiller à soi-même d'écrire (ou se conseiller de cesse d'écrire) [Suis-je encore en état d'écrire, ce soir, après une après-midi d'enseignement ? Cette phrase a peiné à venir mais, comme on disait jadis : "Je m'entends"…]
Un mot pour préciser ma position, à laquelle Feuilly fait allusion : je suis confiant dans l'avenir de ce métier, pour des raisons que je crois pouvoir argumenter de façon assez rigoureuse. Mais pour ce qui est de la situation actuelle, je suis autant que d'autres horrifié. Plus, peut-être même, dans la mesure où je connais de façon organique (comme un mécanicien qui ouvre le capot d'une voiture en panne) ce qui est faussé dans la machine éditoriale. Parce que c'est mon métier.
Car il y a, effectivement, panne. La machine crache du papier noirci mais elle n'avance plus. Globalement, elle fait du sur-place. Nous sommes confrontés à la fin d'un cycle. Pour "l'honneur", on assiste encore à quelques tirs : la nomination de Laure Adler à la direction littéraire du Seuil, pour ne citer que cet exemplé récent.
Mais la relève est prête, elle est déjà à l'œuvre. Quelques noms : les éditions Allia, Chandeigne, Corti (l'étonnante poursuite d'un héritage prestigieux mais aride…), et d'autres, de vrais professionnels de l'édition, riches d'un fonds qui leur permet de prendre le risque de nouveautés vraies, c'est-à-dire destinées à… enrichir le fonds, et non à faire un "coup" sans lendemain.
La référence à Christian Bourgois est, bien entendu, pertinente. Libération a publié, mercredi, dans sa rubrique livres, un entretien complémentaire de l'article du Monde (disponible en ligne : mais le site est fermé, ce soir, pour raison de grève, donc impossible de vous donner le lien…). Christian Bourgois évoque cette question des fonds éditoriaux laissés en friche. Ce qu'il en dit est crucial pour comprendre ce qui s'est passé et, surtout, pour imaginer ce que j'appelle "la relève". Il en ouvre lui-même la voie avec la collection qu'il lance ces jours-ci, "Titres", il tire le dispositif vers le haut, vers l'avant, une nouvelle fois, bien que désormais âgé et, surtout, gravement malade.
Voilà tout ce à quoi je fais allusion, sur quoi je m'appuie lorsque je manifeste quelque confiance dans l'avenir. Ce n'est pas un propos corporatiste, vraiment !
Et, pour ce que vous relatez de votre parcours, Feuilly, lisez et relisez ce que Jacques vous répond. On ne peut mieux dire.

Écrit par : Dominique Autié | mardi, 22 novembre 2005

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