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lundi, 11 décembre 2006

Un faux Sartre

J’ai coupé au bout d’une demi-heure, de quarante minutes peut-être. Impossible. Impossible de faire un Sartre pour la télévision. Le maquillage est parfait, enfin, le plus parfait possible, Podalydès réussit même à approcher le timbre de voix de l’écrivain, mais non, ça ne va pas. Ça ne va pas parce que la reconstitution, bonne, est trop appliquée, trop léchée, ce qui n’empêche pas les détails faux, d’ailleurs – ah, cette 2 CV du moment… avec des essuies-glaces d’aujourd’hui – et surtout, tout est trop propre. On dirait que les automobiles sont toutes neuves (elles sont prêtées par des collectionneurs attentifs et jaloux), que les rues sont idylliques, que tout est ripoliné. La Sorbonne est toute blanche – elle ne l’était pas – en ces temps où il n’y avait pas de vigiles aux entrées de la rue Victor-Cousin. Ça ne va pas : Simone de Beauvoir (Anne Alvaro) est inaudible, on ne comprend à peu près rien de ce qu’elle dit. Ce jeune gamin impersonnel, fadasse, que l’on voit arriver en maillot sur une plage ne peut pas être Servan-Schreiber, cette dame à L’Express ne peut pas être Françoise Giroud et surtout, ce Raymond Aron de pacotille, au début ! Et puis, on sent venir un brin de roman, avec cette histoire de drague de Sartre envers une fille qui n’a pas existé. Bah… On ne peut pas, non que ce soit interdit, mais parce que c’est raté d’avance. Il est trop présent encore. Plus tard, peut-être. En tout cas, il ne faut pas lui faire porter des cravates rouges. Les hommes ne sont pas cravatés de rouge en 1958. Ça n’existe pas. De bordeaux, à la rigueur, pas de rouge. À ce moment-là, c’est l’habit sombre obligatoire : gris, noir, marron, bleu marine. Les hommes ne portent pas de couleurs. On ne peut pas montrer des personnages réels dans un film avant de très nombreuses années. Peut-être le malaise vient-il de son génie, de sa puissance de travail qui rabaisse chacun au rang d’un tâcheron, à commencer par le réalisateur. Je ne sais pas.  Et puis, c’est encore la preuve qu’il demeure très présent.

22:10 Publié dans Art | Lien permanent | Commentaires (27)

Commentaires

"En tout cas, il ne faut pas lui faire porter des cravates rouges. Les hommes ne sont pas cravatés de rouge en 1958. Ça n’existe pas. De bordeaux, à la rigueur, pas de rouge. À ce moment-là, c’est l’habit sombre obligatoire : gris, noir, marron, bleu marine. Les hommes ne portent pas de couleurs."

Si le souci est la reconstitution, vous avez absolument raison. Je suis né en 58 mais je vous crois sur parole. (La photo des acteurs sur le bandeau entourant le Sartre:roman dont ce film a été inspiré est toutefois bluffante.) Mais si le souci est une création à partir des idées, des créations de Sartre et Beauvoir eux-mêmes, alors la reconstitution exacte dans tous les détails n'est pas du tout essentielle à l'oeuvre, bien qu'une reconstitution soignée soit toujours préférable, mais au bout du compte, on n'est pas, ou du moins, on ne devrait pas, dans un film, être au musée de cire. (Je ne veux certes pas lancer une polémique avec vous sur Sartre, que j'admire peu bien qu'ayant été frappé par la lecture de "Naissance d'un chef" au collège, j'ai l'impression que ses écrits sont oubliés - en librairie par ici on ne trouve généralement que Les mots, Le mur et La nausée - que pensez-vous de ce jugement qu'on entend beaucoup, à savoir que Sartre philosophe a échoué alors que Beauvoir sociologue a triomphé ? Je ne peux m'empêcher de penser à Gary qui admirais Sartre romancier et dramaturge mais pas du tout le philosophe donneur de leçon, qui a abandonné l'art, ce truc inutile (comme Malraux et Camus d'ailleurs et au même moment, et tous les trois continuent d'exister surtout grâce... au roman !) alors que les écrits de Beauvoir, surtout les essais, continuent de fasciner, et en effet, j'ai gardé un souvenir beaucoup plus fort d'Une mort très douce ou du Deuxième sexe que des Mandarins.)

"On ne peut pas montrer des personnages réels dans un film avant de très nombreuses années."

J'ai beaucoup aimé The Aviator de Scorcese, et Katherine Hepburn, incarnée par Cate Blanchett, réussissait à "être" Hepburn sans pour autant faire de l'imitation et sans avoir ses traits physiques: elle n'a pas volé son Oscar, qui pour une fois, récompensait vraiment un travail fantastique. Je ne suis pas si sûr que ce soit impossible, seulement, les très bon films ne sont pas si nombreux alors ceux dans lesquels les personnages existent dans la "vraie vie" n'ont pas plus de chances d'êtres mieux servis. Cela dit, prenez le cas Noiret (pardon d'y revenir) dans le rôle de Gary, renommé Émile Hirsh dans le "Faux et usage de faux" de Laurent Heyneman: film moyen mais Noiret excellent incarnant un personnage qui n'était pas tout-à-fait Gary tout en racontant une version de son histoire. C'était la meilleure chose à faire. Dommage qu'Heyneman n'ait pas sû transcender l'histoire pour en faire SON film, en conservant ce qui était au centre de l'affaire Ajar.
Sinon, pourquoi faire une fiction quand on pourrait faire un documentaire ?

Écrit par : Benoit | mardi, 12 décembre 2006

Je me suis montré moins exhaustif
http://tourainesereine.hautetfort.com/archive/2006/12/11/telefilmie-et-diachronie.html

mais m'a aussi surpris, entre autres détails "ripolinés", la robe de chambre rouge flambant neuve de Sartre.

Écrit par : Guillaume | mardi, 12 décembre 2006

Effectivement, Guillaume, tu as été un peu sec ! Mais tu as raison. Cette histoire de robe de chambre : tu as aussi raison. D'abord, il n'est pas de robe de chambre pour homme qui soit rouge, en 1958. Cela n'existe pas. Ensuite, ce qui est embêtant, c'est qu'elle soit neuve. Dans ces films reconstitués, tout est neuf, comme si, à l'époque, on n'avait utilisé aucun vêtement usagé, aucun objet un peu usé. C'est l'absurdité de ces reconstitutions et cela fausse tout. Parce que, lorsqu'il reçoit un univers aussi "appliqué", l'esprit a tendance à en demander davantage et à ne plus voir que ce qui, justement, ne va pas : les essuie-glaces dont, dans un autre contexte, je me serais fichu.

Benoît : "pourquoi faire une fiction quand on pourrait faire un documentaire ?" Eh oui, c'est tout le problème et c'est ce qui me fait rejeter le roman depuis longtemps. Pourquoi ? En effet, pourquoi ? Des images d'archives de Sartre, il en existe beaucoup. Un montage intelligent et nerveux, un commentaire subtil, et voilà.

"Que pensez-vous de ce jugement qu'on entend beaucoup, à savoir que Sartre philosophe a échoué ?" : dès l'instant où il est question de Sartre, le lieu commun veut qu'on aille répétant : "Il s'est trompé toute sa vie". C'est une idée reçue et elle est bien reçue ! Avec accusé de réception, même !

"le philosophe donneur de leçon, qui a abandonné l'art, ce truc inutile (comme Malraux et Camus d'ailleurs et au même moment, et tous les trois continuent d'exister surtout grâce... au roman !)" : non, Sartre existe encore par son théâtre, toujours joué, régulièrement. Sa philosophie est étudiée à l'université. Je ne connais pas assez Malraux et Camus -- je veux dire : leur destinée actuelle -- pour répondre mais, s'agissant de Malraux, Dominique Autié pourra sûrement le faire.

"les écrits de Beauvoir, surtout les essais, continuent de fasciner" : oui, mais c'est à cause de son personnage, je crois, et du rôle qu'elle a joué dans son siècle. Le Deuxième sexe, évidemment, mais surtout son personnage et sa liberté propre, si nouvelle alors. Sa bisexualité assumée (qui lui valut beaucoup d'ennuis quand elle était professeur et couchait avec ses élèves filles -- ce n'est pas moi qui le dis, c'est elle dans son Journal de guerre -- ce qu'elle était obligée de nier à ce moment-là). Ses kilogrammes de lettres, aussi, fascinent : à Sartre, à Algren, à Bost. Je ne les ai pas toutes lues.

Pierre Bosc a, lui aussi, décroché et éteint son récepteur. Il le note ce matin sur son blog :

https://beta.blogger.com/comment.g?blogID=36640539&postID=6480230867576355409

Écrit par : Jacques Layani | mardi, 12 décembre 2006

J'ai l'impression tout à fait contraire: Beauvoir a eu un impact immense sur la société de son temps et après: le féminisme n'est tout de même pas au musée. Le personnage Sartre fascine mais sa philo, son rayonnement, a beaucoup pali. L'être et le néant ne me semble pas faire partie du corpus de façon aussi essentielle. Mais c'est effectivement sa dramaturgie, ses écrits "artistiques" que ses amis gauchistes lui reprochent (voir ses quasi-excuses à Benny Lévy d'avoir écrit Les mots) qui surnagent.
On reparle beaucoup de Malraux en ce moment.

Écrit par : Benoit | mardi, 12 décembre 2006

Ce que lui reprochent les gauchistes, on s'en fout. Lui l'a fait et c'est ce qui compte. Benny Lévy, plus personne ne sait qui c'est, hormis ceux qui s'intéressent à Sartre. Mais Sartre, qu'on l'aime ou pas, on sait encore qui il est. C'est la différence entre celui qui crée et celui qui suit celui qui crée.

Malraux, on reparle de lui, oui, parce que c'est le trentième anniversaire de sa mort. Toujours cette manie des célébrations datées, systématiques, stupides.

Écrit par : Jacques Layani | mardi, 12 décembre 2006

D'un point de vue littéraire, Malraux, comme Sartre, ont sans doute contre eux d'avoir été d'assez piètres écrivains. Faut dire que, quand on a, parmi ses contemporains, Beckett, Ponge, Sarraute, Gracq (pour n'en citer que quelques-uns)...

Écrit par : Guillaume | mardi, 12 décembre 2006

C'est une provocation ?

Écrit par : Jacques Layani | mardi, 12 décembre 2006

Non, c'est (malheureusement?) ce que je pense... après avoir jugé sur pièces, Dieu sait ! Nouvelles ou romans de Sartre, "La condition humaine"... mais tout cela est illisible, à force de toujours "vouloir dire".

Écrit par : Guillaume | mardi, 12 décembre 2006

Le contexte, camarade, le contexte social, historique ! Ce fichu contexte qui explique toujours tout. Quant au théâtre de Sartre, il est loin d'être illisible.

Écrit par : Jacques Layani | mardi, 12 décembre 2006

En date du 12 décembre, cette opinion sur le film qui nous occupe :

"Le 16 avril, dans ce carnet, après une série de critiques, j'avais fait grand cas du téléfilm d'Ilan Duran-Cohen, Les amants du Flore. Hier soir et ce soir, nous avons regardé les deux épisodes du téléfilm de Claude Goretta, Sartre, l'âge des passions. Ce que je veux d'abord retenir et souligner, c'est l'événement. Deux films importants ont été diffusés en début de soirée à huit mois de distance, par deux chaînes publiques, sur un écrivain contemporain dont on ne peut pas dire qu'il est des plus accessible au grand public. Que je sache, du jamais vu. Reconnaissance donnée à cette exception “culturelle”, c'est une congruence fondamentale qui me saute aux yeux. Si différents soient-ils, ces deux téléfilms sont illuminés par une vedette absente de la distribution, invisible à l'image mais obsessionnelle et toujours présente. L'écriture. Oui, bien sûr, Sartre et le Castor écrivent, on le voit, ils le disent et ceux qui les entourent, et qui souvent écrivent eux-mêmes, en parlent. Oui, c'est évident, il y a les mots de Sartre, ceux qu'on l'entend proférer et ceux qui ont donné son titre au plus mince et au meilleur de ses livres, Les mots. Mais l'écriture n'est pas réduite aux situations, lectures, citations, références qui abondent. Non, elle est aussi, elle est d'abord constitutive du personnage dont on ne saurait la séparer sans imaginer qu'il s'effondre, disparaît ou se dissout. Dans ces téléfilms, et surtout dans le second où Denys Podalydès arrive à nous le faire voir et sentir par sa manière même de se substituer à lui, Sartre se confond avec l'écriture, il paraît résoudre l'équation de l'être et du dire, il est ce qu'il dit, il dit ce qu'il est. Et même davantage, ce qui est le privilège de l'écriture."

Ce n'est pas à mourir de rire ? C'est signé Hubert Nyssen.

Écrit par : Jacques Layani | mercredi, 13 décembre 2006

Là, je dois dire, le mur du çon du galimatias est enfoncé, pul-vé-ri-sé. Cette "congruence fondamentale", une pure merveille ! Jacques, qu'attendez-vous pour nous pondre un impromptu théâtral qui serait une version 2007 des Précieuses ridicules ? Vous avez amplement la matière -- et le don.

Écrit par : Pierre B. | mercredi, 13 décembre 2006

C'est incroyable, ce type, vraiment. Je ne sais pas comment il fait pour abuser encore tant de monde (et lui-même, je pense). C'est du rien multiplié par pas grand-chose, divisé par du vent. Un snob creux et vasouillard, qui n'oublie jamais d'être grivois.

Écrit par : Jacques Layani | mercredi, 13 décembre 2006

"Benny Lévy, plus personne ne sait qui c'est, hormis ceux qui s'intéressent à Sartre."

Lorsqu'il y aura des squares "Benny Lévy", les choses changeront.

Écrit par : desavy | mercredi, 13 décembre 2006

Je comprends votre mépris, mais bon, si même moi je sais qui est Benny Lévy, quarante ans après qu'il ait sévi sur Jean-Sol...
Ce qui est intéressant, c'est qu'en 1971 (de mémoire), Sartre renie presque le dernier livre dans lequel il permet à son art (son amour des mots) de s'exprimer, pour servir la '"cause", alors incarnée par Lévy et ses acolytes, qui n'en ont rien à foutre de l'art, forcément bourgeois. (J'ai lu cet échange entre Lévy et Sartre, hallucinant de voir Sartre patiner et rendant des comptes au Jeune, qui a forcément raison hein.) C'est l'écrivain au service de la Cause qui s'est trompé - comme tous les artistes qui se méprennent sur la Théorie créatrice d'art, mais Sartre voulait-il être artiste ? Ça n'enlève rien à Huis Clos ni à La nausée. Pour la philo, suis vraiment pas de pointure pour m'aventurer là-dedans, mais comme on parle toujours d'Heidegger lorsqu'on discute de la philo sartrienne, ça n'a rien d'encourageant.

Les anniversaires c'est souvent tout et n'importe quoi mais ne serait-ce que pour un seul article ou un essai de valeur qui serait commis pour l'occasion, sur Malraux par exemple, et bien pourquoi pas ? Et comme le personnage Sartre continue d'intriguer, y'aura 5 ou 15 ou 500 ou 5000 personnes qui auront regardés le nanar et eu envie d'y aller voir dans ses livres et c'est tant mieux pour Sartre. Qui s'en fout évidemment. Enfin quoi, on est toujours en train de maudire la téléréalité les méfaits de la Star Ac et des Léonas dégoulinantes qui font des marques sur le tapis du salon, je dis juste: réjouissons-nous une peu tout de même qu'un film, même mauvais, fasse lire Jean-Paul Sartre ou Beauvoir !!!!

L'optimiste de service
(ça me change, ailleurs que sur la rue Franklin, je suis plutôt pessimiste de nature...)

Écrit par : Benoit | mercredi, 13 décembre 2006

C'est vrai qu'ici, vous êtes souvent le porteur d'espoir.

On a beaucoup reproché à Sartre de s'être ainsi laissé prendre en main par Lévy. Cela avait fait scandale dans son entourage, à l'époque. Au vrai, ses facultés començaient à diminuer (attention : Sartre diminué, c'est Layani dans sa meilleure forme, les jours exceptionnels) et surtout, il devenait plus ou moins aveugle, il ne pouvait plus lire ni écrire. Vous imaginez ce que signifie pour un homme comme lui de ne pouvoir lire ni écrire ! Lévy avait fait un peu une OPA sur Sartre.

A ce moment-là, on rendait beaucoup de comptes aux jeunes (plus exactement, les jeunes en demandaient beaucoup aux moins jeunes), vraiment beaucoup. Il fallait se justifier pour tout, absolument tout. Chacun de nos actes (et moi, j'étais jeune alors) était à étudier, à remettre en question (formule sacro-sainte) du point de vue politique et comme tout était politique... On naviguait ainsi dans une société de réflexion permanente, entre gauchisme et féminisme, entre espoir et désespoir. En tout cas, le monde des idées frétillait joyeusement et la pensée tous azimuts éclatait. Pas comme aujourd'hui...

Quoiqu'il en soit, un entretien avec Lévy ne peut pas effacer des décennies d'écriture et d'action, bien sûr.

En philo, moi non plus je ne suis pas à la hauteur. Nous en avions déjà parlé. Martine, elle, étudie Sartre, justement.

De Savy : je ris ! Vous êtes formidable.

Écrit par : Jacques Layani | jeudi, 14 décembre 2006

L'idée d'une pièce sur les nouvelles précieuses me paraît intéressante ! Le problème avec Nyssen, c'est qu'on imagine bien qu'il y en a à la pelle des comme lui, fats comme ce n'est pas permis ! Son analyse bouleversée d'un téléfilm dont vous avez souligné tout l'artifice, est des plus risibles.

(A propos, Jacques, si vous aviez le temps et l'envie, je serais heureux que vous répondiez à votre tour au questionnaire que j'ai pêché sur inisfree.hautetfort.com, chez moi en commentaire ou chez vous en note. )

Écrit par : Ludovic | jeudi, 14 décembre 2006

Il en est sûrement beaucoup comme Nyssen, oui, mais tous n'ont pas son pouvoir. J'entends par là que c'est un type reconnu, écouté, un de ceux qui décident. Ce pouvoir est redoutable. Je me méfie beaucoup de ces gens-là, vraiment beaucoup. Et naturellement, ils se disent socialistes...

J'ai bien sûr lu votre note sur le questionnaire, Ludovic. Je vais voir si je peux répondre, je veux dire : si j'en suis capable.

Écrit par : Jacques Layani | jeudi, 14 décembre 2006

Je n'ai attrapé que la queue de cette époque (universitaire entre 1978-81) et je n'en ai aucune nostalgie. Entré là avec ma sensibilité à gauche, je fus submergé par la domination totale du discours marxiste-léniniste, un prof d'histoire de Chine contemporaine qui nous balançait que nous tous petits-bourgeois, ça nous ferait du bien d'aller travailler dans les rizières (à moi qui sortait de l'assistance sociale ! Non mais va te faire foutre!), les manifs de soutien à la révolution cambodgienne (vive Pol Pot) bref, entre les différentes grilles gauchistes (entre les M-L et les maos, mais toutes à gauche) et le discours nationaliste québécois (le flirt avec le terrorisme politique en 1970), les idées frétillaient de moins en moins, impossible de respirer.

Le romantisme politique était sans doute encore possible dans les années 60 mais le discours "révolutionnaire" et ses errements était devenu franchement pesant quand j'étais étudiant. C'est pour ça que les seuls mouvements qui ont surnagés (je simplifie évidemment) sont les mouvements de libération qui prenaient pied dans le vécu des gens (féminisme, droits des gays etc.), aux accents humanistes, qui se préoccupent des individus dans leur vie, pas dans un idéal. L'idéologie pure a fini comme d'habitude dans les credos fachos, qu'ils soient de gauche ou de droite.
Non vraiment, aucune nostalgie.

Écrit par : Benoit | jeudi, 14 décembre 2006

Je n'aime pas non plus la nostalgie qui est une chose rongeuse et mauvaise ; c'est vrai, il y avait une forme de terrorisme intellectuel. Mais j'ai quelques années de plus que vous et ça change tout, sur ce plan-là. En tout cas, sans tout cela, les femmes et les homosexuels ne seraient pas aussi libres qu'aujourd'hui. Tout n'est certes pas réglé, mais quel progrès, déjà !

Écrit par : Jacques Layani | jeudi, 14 décembre 2006

Bon, on va essayer de voir ce qu'on peut faire pour l'ami Sartre.

J'ai vu aussi ce "docu-fiction". Moi, c'est la couleur qui m'a gênée. A ce moment-là, la télé donnait à voir en noir et blanc dans beaucoup de foyers - au moins populaires, donc chez mes parents. De même l'histoire d'amour "copiée" inventée, racoleuse comme pas permis, comme si, pour qu'il y ait un intérêt quelconque, il fallait en passer par là, bref : lamentable. Lamentable et bien dommage. Car Sartre effectue un purgatoire d'autant plus long qu'il a participé à dénoncer, après le camarade Marx, l'emprise des intellectuels et des bourgeois, et on le lui reproche. D'ailleurs ceux qui le font arguent souvent qu'il n'en a pas assez fait.

Ils disent aussi qu'il s'est trompé. Oui, il s'est trompé, pas ceux qui ne s'engagent pas, c'est sûr. Pas ceux qui ne réfléchissent pas. Quant au petit Lévy, eh bien on va dire que JP s'est laissé berner par amitié aussi.

Quant à sa philosophie, on ne l'aborde pas directement... et c'est tant mieux. J'ai rencontré quelqu'un qui disait qu'il était "facile". J'ai un peu envie de répondre : pour qui ?
Sartre fait intervenir plusieurs concepts à la fois dans une phrase, contrairement à beaucoup de philosophes. Alors, évidemment, on peut toujours - et on l'a fait - lui reprocher cet accaparement des idées.

Sartre était d'abord philosophe ; il a mis d'autres mots, dans son théâtre ou ses romans, afin de rendre accessible au public les formulations de sa pensée.
Qu'il y ait mal réussi, c'est possible ; moi, je préfère de loin le philosophe : au moins, j'ai accès directement, même si ça me demande des efforts, au discours VOULU, pour répondre à Guillaume :" toujours "vouloir dire". Un philosophe, un intellectuel, sont des gens qui veulent dire. Et j'aime dix fois mieux entendre quelqu'un qui a quelque chose à dire, surtout s'il s'interroge authentiquement sur notre raison d'être à tous, qu'un littérateur, même très bon. Quoique les très bons abordent ces questions sans problème.

Par ailleurs, si Camus est souvent mieux aimé, c'est qu'il était plus beau - pas ma faute, c'est vrai - et qu'il est mort jeune. Il n'a pas eu le temps d'avoir tors. Il était d'abord romancier, ce qui n'est pas la même démarche.

Je ne suis pas certaine que beaucoup vont se ruer sur ses oeuvres après ce, cette "chose". Pourquoi ne pas avoir passé des interviews de lui ? Trop compliqué : évidemment, il était saissisant d'intelligence, on n'allait tout de même pas en faire la preuve !

Et puis, oui, la philosophie est compliquée, elle peut même paraître pénible (pour être polie). Mais je vois plus d'étudiants qui dorment en socio qu'en philo, et j'en suis bien contente.

Écrit par : Martine Layani | jeudi, 14 décembre 2006

Benoît, vous pratiquez un amalgame. Sartre a certes défendu des maos, mais c'était à une époque où la presse libre était interdite et où ses dirigeants étaient emprisonnés. Il a vendu la Cause du Peuple, il a été la caution morale de Libération, mais il ne s'est jamais rendu en Chine pour vanter les mérites de la Révolution culturelle, contrairement à Sollers, il n'a pas soutenu les Khmers rouges en disant que c'était un immense progrès (alors que des éditorialistes socio-démocrates et démo-chrétiens du Monde ou du Nouvel Obs l'écrivaient). Et à l'époque de vos études, Sartre était intervenu en faveur des boat-people (le récit par Glucksman et Kouchner de l'événement montre malheureusement qu'il était vraiment gâteux durant les deux ou trois dernières années et qu'il ne comprenait pas tout à fait le rôle pour lequel on l'avait kidnappé en compagnie d'Aron, mais ça on ne le savait pas nous les étudiants qui avions vingt ans à la mort de Sartre et c'était pour nous encore la figure d'un refus). Sartre, c'est une icône, mais elle a des sens multiples comme toutes les figures, et mon Sartre c'est aussi celui qui a choisi les droits de l'homme en dernier, même si les circonstances sont plus qu'ambiguës.

Écrit par : Dominique | jeudi, 14 décembre 2006

"Par ailleurs, si Camus est souvent mieux aimé, c'est qu'il était plus beau - pas ma faute, c'est vrai - et qu'il est mort jeune. Il n'a pas eu le temps d'avoir tors. Il était d'abord romancier, ce qui n'est pas la même démarche."

Je trouve cette phrase fort drôle, surtout quand on sait que Camus ET Sartre étaient des tombeurs de première !

Pour moi, la différence avec Sartre concernant Camus, c'est justement cette absence de certitudes, qui fait que la question même de savoir s'il se serait trompé s'il avait vécu est non-pertinente puisque ses préoccupations ne se placent pas dans cette optique du blanc contre le noir, ce discours sur les salauds qu'on entend chez Sartre. (Et chez Beauvoir aussi, évidemment. Dans son livre Mémoire du mal, tentation du bien, T. Todorov dit ceci à propos de la pensée totalitaire, qu'il trouve en place lorsqu'il arrive en France à la fin des années 50, fuyant la Bulgarie, pensée qui " ne laisse aucune place légitime à l'altérité et à la pluralité. Son emblème pourrait être cette perle de Simone de Beauvoir qu'on ne se lassera pas de citer: "La vérité est une, l'erreur est multiple. Ce n'est pas un hasard si la droite professe le pluralisme." Beauvoir, Lanzmann et Bost "mettent en pièce" un article sur l'Algérie de Germaine Tillion qui refuse la pensée binaire gauche-droite qui ne laisse aucune place à l'humain: elle sera dénoncée par Jacques Vergès ET par Beauvoir et Co., qui tiennent cet article pour une "saloperie". Bref, plus je creuse cet aspect, moins j'ai envie de creuser et préfère rester sur mes souvenirs du Deuxième sexe.)
Je suis au contraire, très tenté ces jours-ci de replonger dans l'oeuvre de Camus, si longtemps déconsidérée par l'intelligentsia française (depuis d'ailleurs l'exécution ordonnée par Sartre de L'homme révolté dans Les temps modernes) parce que justement, les idées passaient partout dans l'oeuvre et que l'homme était "exposé". Je veux dire, vulnérable - son discours à Stockholm est à cet égard, admirable, mais a aussi fini de l'achever très précisément dans cette intelligentsia. Je préfère l'homme fragile à l'homme absolument sûr de ses systémes de pensée et qui d'ailleurs, devient hégélien dès lors qu'il se met à penser comme Hegel qui déclara (j'ai cherché la citation exacte dans un bouquin mais sans succès alors, de mémoire:) que si la Réalité ne correspondait pas à son analyse, que la Réalité se débrouille. Pour l'artiste (et Sartre en était un) les masques servent à composer à partir du réel pour aller ailleurs. Surtout pas pour démontrer !
Pour le philosophe, je cite cette phrase du philosophe Paul Audi que j'aime beaucoup: " Je soupçonne même que je ne me suis senti attiré par le travail philosophique que parce que de tous les "chercheurs de vérité" le philosophe est celui qui ne peut jamais ôter son masque...". Je me sens interpellé du plus profond de mon être par la phrase de Camus qui dit qu'il est absolument contre ceux qui croient avoir absolument raison. Le philosophe qui se place au centre d'un système de pensée sur lequel il règne court le danger de vouloir filtrer sinon modeler tout l'univers à partir de sa seule perception, érigée en système. Sans jamais être ébranlé, à la différence de l'homme de science qui pourra passer la moitié de sa vie sur une théorie que les faits scientifiques pourront un jour mettre en pièce. Il lui faudra alors l'humilité de recommencer du début. Ce qui est curieux avec Sartre, c'est que jamais il ne semble douter de ses engagements erronés, (au moment des Boat People, a t-il réexaminé ses écrits sur le Vietnam communniste ?) mais plutôt, et au grand dam de ses suiveurs, va se mettre à s'intéresser au judaïsme, comme Freud à la fin de sa vie. Et si, plutôt que la sénilité (en 79-80, peut-être mais tout de même pas au début des années 70) il finissait par en avoir marre de son joujou ? De son masque figé de philosophe, comme le dit Audi ?
Je repense aussi à Vargas Llosa racontant sa rencontre avec Sartre dans les années 60, qui, n'ayant jamais mis les pieds en Amérique du Sud, explique l'Amérique du Sud à Vargas Llosa ! Typique de l'intellectuel pris dans son système, qu'il soit philosophique ou autre: parlez lui jardinage et il trouvera moyen de vous expliquez les fleurs à travers sa grille. (Je connais d'ailleurs deux ou trois séparatistes québécois qui pourraient sans problème vous expliquer que les fleurs québécoises se porteraient mieux si le gouvernement québécois n'avait pas à composer avec le gouvernement fédéral canadien.)

Pour la philo vs la socio, je suis plutôt d'accord avec vous. Suffit d'un prof un peu allumé et la philo devient passionnante. Je garde pour cette raison un excellent souvenir de mes cours de philo. C'est d'ailleurs sans doute pour ça que je suis tombé de haut avec Sciences Po.

Écrit par : Benoit | jeudi, 14 décembre 2006

Nos messages se sont croisés.
Vous mettez précisément le doigt sur mon problème avec Sartre-caution morale. Il s'est prêté, bien avant d'être sénile, à des cautions ou demi-cautions qui étaient indéfendables. Condamner l'invasion de Budapest en 56 pour se rendre ensuite à un Congrès à Moscou en 59, c'est cautionner, dans la pensée binaire blanc-noir et par sa seule présence, Moscou ("l'espoir prolétaire", écrasé et vidé de son sens depuis plus de trente ans déjà à cette époque) contre Washington ("l'oppression capitaliste") en sacrifiant Budapest.

Vous parlez de "figure d'un refus", d'îcone: n'est-ce pas précisément ce que tout intellectuel devrait fuir à toutes jambes ? Il s'est instrumentalisé lui-même au lieu de casser l'image; n'a t-il pas ainsi succombé à son propre romantisme ? L'oeuvre peut avoir des sens multiples, mais l'image permet surtout de VENDRE, tout et son contraire: c'est que j'entendais par Todorov arrivant en France en 58-59: imaginez un citoyen des pays de l'est qui s'enfuit au péril de sa vie et qui, arrivant en France, est confronté au discours de la gauche française qui discutait encore alors s'il fallait suivre Kroutchev dans sa critique du stalinisme. Hallucinant !
Des intellectuels et artistes moins prestigieux que Sartre n'hésitèrent pas alors à déchirer leurs cartes du parti, enfin libérés du discours devant les faits simples et brutaux. Sartre, qui n'a pas sa carte, demeure pourtant compagnon de route. Il y a là un vrai mystère.
Pourquoi un Orwell, par exemple, engagé dans la guerre d'Espagne, militant de gauche luttant contre tous les totalitarismes, a t-il la lucidité nécessaire pour écrire La ferme des animaux dès 1945, alors que Sartre continue de soutenir le bloc soviétique longtemps après ? La même information sur Moscou est pourtant disponible aussi bien à Londres qu'à Paris.
C'est là-dessus que je ne pourrai jamais avaler la figure de Sartre-grand-intellectuel. Grand écrivain, ok, grand philosophe, sais pas. Mais grand intellectuel multi-disciplinaire-Voltaire-du-20e siècle, ça non.

Écrit par : Benoit | jeudi, 14 décembre 2006

Benoît : Voltaire, c'est un surnom qui lui a été collé, comme on lui a prêté des intentions. Vous direz qu'on ne prête qu'aux riches ; peut-être.
Pour moi (et d'autres, nombreux) Sartre n'est pas un artiste. Non. Ecrire du théâtre ou des romans ne veut pas dire sacrifier à l'art. C'était avant tout une "autre" façon d'aborder son existence.
Quant à la notion de "salaud", elle n'a résolument aucun lien avec ce qu'on nomme ainsi habituellement. Un philosophe c'est avant tout, depuis l'époque dite moderne - c'est-à-dire après René Descartes (certains disent depuis, nuance appréciable) - un producteur de sens aidé d'un vocabulaire personnel. Mais de ce point de vue, il y a bien "pire" que notre ami. Derrida est un dictionnaire ou devrais-je dire l'envers d'un dictionnaire.
Le salaud pour Sartre, c'est un peu moi aujourdhui avec ce sujet, qui, parce qu'il a une capacité, se revendique comme existant uniquement par cette capacité. Rien à voir avec une quelconque mauvaise intention ; juste une certaine mauvaise foi. Mais là encore, ce terme renverrait à développement.

Ses choix politiques sont la partie émergée d'une personnalité encombrée de bonne volonté, d'erreurs humaines ("trop humaines" sans doute).

Ne lançons pas une anti-sartritude sans regarder le pourquoi, ni le temps de référence. Quand vous dites intellectuel multi-disciplinaire, vous faites un paquet de la façon dont on jette les poubelles (du moins avant le tri). Personne n'est parfait cependant, et il est vrai que certains côtés de cette personnalité marquante - dont le prestige a été grand, prestige contre lequel il n'a pu que refuser le prix Nobel - sont un peu moins "glorieux". Je dirais, moi qui apprécie particulièrement Orwell, qu'il y a des combats où le choix est plus évident, plus net, que d'autres et qu'il est vrai qu'il était victime de ce que l'on attendait de lui.

Écrit par : Martine Layani | vendredi, 15 décembre 2006

Ouais, les salauds, il ne les dénonce pas dans des articles de philo mais dans des articles polémiques sur la politique, la société de son temps.
Nous sommes aux antipodes, et vous en savez plus que moi sur Sartre, alors je terminerai en disant que Sartre était bel et bien un artiste, malgré lui très certainement, mais artiste quand même, et ce qui passe dans ses romans et son théâtre, qui m'a touché moi, c'est très précisément sa sensibilité d'artiste, nourrie de tout, et même de "bons sentiments". C'est ce que soulignait Lévy en parlant des Mots, qu'il voulait forcer Sartre à renier. Qu'il se soit trompé, beaucoup ou non, n'est pas l'essentiel. Mais un artiste qui renie son art, ça par contre, c'est tragique.

Merci Martine pour cet échange.

Écrit par : Benoit | vendredi, 15 décembre 2006

Je crois qu'il n'a rien renié. Pour un auteur, renier un livre est une décision grave : elle consiste à s'opposer à ses réimpressions et rééditions successives. Ce qu'il n'a jamais fait, je crois.

Écrit par : Jacques Layani | vendredi, 15 décembre 2006

Seul Marx "dénonce", dans Le Capital, la société qu'il constate. Marx est avant tout - même s'il est connu comme philosophe - un économiste, ce que n'est pas, loin s'en faut, Sartre.
Je ne pense pas qu'il renie "son art" qui est un art de l'écrit, lequel est toujours fait de mots - contraitement à la musique et à la peinture. Si renoncement il y avait eu, ce serait plus du côté du dialogue qu'il faudrait chercher, je pense. Parce que la fatigue qui a dû être la sienne, ne lui a plus permis de "lutter" à armes intellectuelles égales avec une jeunesse qui, par ailleurs, lui doit beaucoup.

Mais c'est le lot de tous de "passer la main". Et je crois qu'il le savait, qu'il encourageait puisqu'il n'avait - pensait-il - plus rien à perdre. Dans un de ses textes, il affirme, en substance, que les générations se suivent d'une façon opposée et nécessairement opposée, mais que ce n'est pas une raison pour ne pas vivre la vie qui est proposée telle qu'on la veut soi-même. Je trouve que c'est un grand courage à la fois une grande force que de l'admettre, à l'avance.
Ce texte auquel je fais allusion date de 1947.

Écrit par : Martine Layani | vendredi, 15 décembre 2006

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